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Comment voyageait La Fontaine ?

Louis Barthou (1862-1934) est originaire du Béarn, homme politique important de la IIIe République (plusieurs fois ministre et Président du Conseil en 1913), il fut académicien et homme de lettres éclairé. Racontant La Fontaine à travers le quotidien d’un de ces voyages, il rapproche la grande figure de la littérature française de nos propres vies. En effet, l’écrivain est éloigné de sa femme il lui écrit, mais ne lui dit pas tout. Il découvre aussi quelques plaisirs en chemin et est surpris par l’étrangeté de certaines situations. Ainsi, ses œuvres sont relues à travers les situations qui leur ont donné naissance.
Le Temps Imaginaire vous propose une transcription du manuscrit inédit, qui bien que relativement ancien, traite des sujets d’une actualité perpétuelle.

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photo, Antoine Seguin

Quand La Fontaine se peignait avec une fine candeur, dans sa délicieuse Psyché, sous les traits transparents de Poliphile, il ne mettait pas les voyages au rang des plaisirs dont la volupté le tentait. Il aimait le jeu, l’amour, les livres, la musique, la ville et la campagne, mais il n’avait pas de goût pour le « lointain pays ». Mais d’une femme frivole, qu’il délaissait, il restait attaché aux « rives prochaines ». De Château-Thierry à Reims l’étape était courte : La Fontaine la parcourait souvent. Reims l’attirait, mais les satisfactions qu’il allait y chercher n’étaient pas de l’ordre artistique.


Il n’est cité que je préfère à Reims ;
C’est l’ornement, et l’honneur de la France ;
Car sans compter l’ampoule et les bons vins,
Charmants objets y sont en abondance.
Par ce point-là je n’entends, quant à moi,
Tours ni portaux ; mais gentilles Galoises ;
Ayant trouvé telle de nos Rémoises
Friande assez pour la bouche d’un roi.


La Fontaine allait aussi souvent, tout près de Troyes, au château des Cours, où se réunissait une société d’élite.

À deux reprises, en 1683 et en 1687, il faillit être emmené en Angleterre sur le décret de la duchesse de Mazarin et de Saint Evremont, qui avaient établi autour de ses œuvres une réputation solide. Aux compliments qu’on lui prodiguait de l’autre côté de la Manche, il répondait par des flatteries. Dans la fable du Renard Anglais, il disait à Elizabeth Montagu veuve du chevalier Harvey :

Les Anglais pensent profondément ;
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament ;
Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
Ils étendent partout l’empire des sciences.


Il allait même jusqu’à louer chez les chiens et les renards anglais du nez et une finesse que ces animaux n’avaient pas en France au même degré. Pourtant il résista aux plus vives instances et il ne visita pas l’Angleterre.

La vie de La Fontaine ne fut marquée que par deux voyages. En 1678 il se rendit à Lyon chez un banquier de ses amis, M. Caze. On ne sait rien de ce séjour, sinon que le poète y écrivit ou en rapporta Le chien qui porte à son cou le diner de son maitre. Cette fable lui fut inspirée par ce qu’on lui apprit des finances municipales, auxquelles sans d’ailleurs nommer la cité, elle découvrait un trait qui en dit long sur certains abus :

Je crois voir en ceci l’image d’une ville,
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
Echevins, Prévôt des marchands,
Tout fait sa main : le plus habile
Donne aux autres l’exemple. Et c’est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.


La ville de Lyon n’était pas la seule à donner cet exemple. La Fontaine connut un protecteur qui excellait à « nettoyer les pistoles » et ce fut, indirectement, cette protection qui fut la cause de son principal voyage, celui qu’il fait en 1663 dans le Limousin, et qu’il a raconté dans ses lettres charmantes.

En 1654 La Fontaine fut présenté à Fouquet, le fastueux surintendant des finances, par Jacques Jannart, conseiller du roi et substitut du procureur général au Parlement de Paris, qui avait épousé Marie Héricart, une tante de sa femme. Le poète s’attacha beaucoup à ce cher oncle, auxquels il confiait ses affaires, dont il reçut des conseils et des bienfaits et qu’il craignait de scandaliser par sa mauvaise conduite. La connaissance de Fouquet, qu’il lui dut, fut pour lui une heureuse fortune, féconde en pensions que des vers payaient. Quand Fouquet connut la disgrâce éclatante dont les fêtes de Vaux furent l’occasion, La Fontaine resta fidèle dans le malheur à celui qui l’avait, au temps de sa splendeur trop royale accueilli, compris et aidé. Sans craindre pour lui-même la défaveur de Louis XIV, il plaida dans ses vers émus et gracieux la cause de son ancien protecteur. Il suppliait les nymphes de Vaux d’intercéder pour celui qui leur avait donné dans une si belle demeure des fêtes si belles et de suggérer à Louis, si juste et si sage, de suivre l’exemple d’Henri :

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence ;
S’il a cru les conseils d’une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux,
Et c’est être innocent que d’être malheureux.


Louis XIV que le luxe de Fouquet avait forcé et qui surtout peut-être ne lui pardonnait pas d’avoir jeté les yeux sur Mademoiselle La Vallière, ne se laissa pas fléchir. Sa rigueur s’étendit jusque sur les amis du surintendant et Jannart, qui n’avait pas abandonné celui-ci, fut exilé à Limoges par une lettre de cachet de Colbert. Quand il partit, La Fontaine L’accompagna. Il y avait dans le bonhomme un brave homme qui savait dans l’occasion être un homme brave.

Le départ eut lieu le 23 août 1663. Précisément La Fontaine se trouvait depuis quelques jours en goût de voir du pays, mais il avait moins songé à Limoges qu’à Saint-Cloud ou à Charronne. Sa bonne action s’accompagnait d’agréments. Il ne lui en coutait pas de laisser sa femme au logis et, s’il lui écrivait avec un soin peu conforme à ses habitudes paresseuses, ce n’était surement pas pour la consoler par remords. Dès la première lettre, il la raillait avec une grâce taquine et un malicieux bon sens où se marque suffisamment leur incompatibilité. On ne connait pas assez les qualités que l’auteur de Psyché pouvait déployer comme prosateur : rien qu’à ce titre il serait un écrivait de race. Écoutez ce délicieux début.

Vous n’avez jamais voulu lire d’autres voyages que ceux des Chevaliers de la Table Ronde ; mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez. Il s’y rencontrera pourtant des matières peu convenable à votre gout ; c’est à moi de les assaisonner, si je puis, en telle sortes qu’elles vous plaisent ; et c’est à vous de louer en cela mon intention, quand elle ne seroit pas suivie du succès. Il pourra même arrivé, si vous goûtez ce récit que vous en gouterez après de plus sérieux. Vous ne joüez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage ; et hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n’y a que les romans qui vous divertissent. C’est un fonds bientôt épuisé : vous avez lu tant de fois les vieux que vous les savez ; il s’en fait peu de nouveaux, et parmi ce peu, tous ne sont pas bons : ainsi vous demeurez souvent à sec. Considérez, je vous prie, l’utilité que vous seroit, si en badinant je vous avois accoutumée à l’Histoire, soit des lieux, soit des personnes : vous auriez de quoi vous desennuyer toute votre vie, pourvû que ce soit dans l’intention de ne rien retenir, moins encore de ne rien citer : ce n’est pas une bonne qualité pour une femme d’être savante, et s’en est une très mauvaise d’affecter de paroître telle.

Les voyageurs firent une première halte à Clamart, « au-dessus de cette fameuse montagne où est situé Meudon », pour s’y rafraichir deux ou trois jours. La Fontaine pour put s’abandonner à ses goût champêtres.


En vérité, c’est plaisir que de voyager, on rencontre toujours quelque chose de remarquable ; vous ne seriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons, je me suis souhaitez vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles et ce qui s’ensuit, hormis la batteuse, qui est un peu vieille.


Il décrit avec délices un grand jardin dont les terrasses et les montagnes l’enchantent et un bois si touffu qu’il parait en l’enfoncement avec la noirceur d’une forêt âgée de dix siècles.

De quoi sert tant de dépense ?
Les Grands ont beau s’en vanter :
Vive la magnificence
Qui ne coûte qu’à planter.


Le 26, l’exilé et son ami se rendirent à Bourg-la-Reine afin d’y prendre la « commodité » du carrosse de Poitiers, qui y passait tous les dimanches. Il fallait attendre près de trois heures. Pour se désennuyer, ou « pour s’ennuyer encore davantage » (ce n’est pas moi qui parle, c’est La Fontaine), on entendit la messe paroissiale, à laquelle rien ne manquait, la procession, l’eau bénite, le prône, mais seulement « et de bonne fortune » le sermon, à cause de l’ignorance d’un curé, qui ne savait point prêcher. Enfin le carrosse passe. Il n’était pas composé au goût de La Fontaine dont les confidences témoignent ou qu’il n’avait plus à craindre ou qu’il s’amusait à exciter la jalousie de sa femme.

Point de Moines, mais en récompense trois femmes, un Marchand qui ne disoit mot, et un Notaire qui chantoit très-mal ; il reportoit en son pays quatre volumes de chansons. Parmi les trois femmes, il y avoit une Poitevine qui se qualifioit contesse ; elle paroissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignioit avoir de l’esprit, déguisoit son nom, et venoit de plaider en séparation contre son mari ; toutes qualitez de bonnes augures, et j’y eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté ne s’y fut rencontrée, mais sans elle rien ne me touche, c’est à mon avis le principale point. Je vous défie de m’y faire trouver un grain de sel dans une personne à qui elle manque.

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photo, Antoine Seguin

Du temps ayant été perdu, le cocher mena le carrosse avec diligence jusqu’à Arpajon, alors appelé Chartres, ou l’on dina. Il fallut ensuite traverser la vallée de Tréfou, qui, n’était point labourée comme aujourd’hui, était fréquentée par des voleurs et des gens aveux, et valait presque pour sa mauvaise réputation, la forêt de Bondy elle-même.

C’est un passage dangereux ;
Un lieu pour les voleurs, d’embûche et de retraite,
À gauche un bois, une montagne à droite.
Entre les deux
Un chemin creux.


La « traite » s’acheva à Etampes où, dans le jour finissant, La Fontaine put voir les ruines qui y avaient faîtes les sièges, poussées onze ans avant par Turenne, qui s’acheva devant la résistance du comte de Tavannes. Ces ruines incarnent La Fontaine, dont la pitié s’exprima par une pensée célèbre.


Beaucoup de sang François fut alors répandu ;
On perd des deux côtez dans la guerre civile :
Notre prince eu toujours perdu,
Quand même il eût gagné la Ville.


Le lendemain, on traversa la Beauce, « pays ennuyeux », dont la campagne s’efforça pendant une partie de la matinée de rompre la monotonie par une controverse sur la religion, tandis que le notaire chantait et que La Fontaine dormait. Pour l’après diner, La Fontaine s’amusa à une autre conversation.

« De crainte que M. de Châteauneuf ne nous remît sur la controverse, je demandais à notre Comtesse inconnuë s’il y avoit de belles personnes à Poitiers ; elle nous en nomma quelques-unes, entr’autres une fille appelée Barigny, de condition médiocre car son père n’étoit que Tailleur, mais au reste on ne pouvoit dire à ces deux choses de la beauté de cette personne. C’étoir une claire brune de belle taille, la gorge admirable, de l’embonpoint ce qu’il en falloit, tous les traits du visages bien faits, les yeux beaux ; si bien qu’à tout prendre il y avoit peu de chose souhaiter ; car rien, c’est trop dire. Enfin non seulement les Astres de la Province, mais ceux de la Cours lui devoient céder, jusques-là que dans un bal ou étoit le Roi, dès que la Barigny fut entrée, elle éffaça ce qu’il avoit de brillant ; les plus grands soleils ne parurent auprès que de simples étoiles. Outre cela, elle savoit les Romans, et ne manquoit point d’esprit, quand à sa conduite on la tenoit pour honnête fille tant qu’un mariage de conscience ne peut étendre. »

Aimée d’un gentilhomme qui mourut à l’armée sans avoir pu l’épouser, elle en reçut un testament, contesté par les parents de l’officier, elle gagna son procès. « Qui ne préférerait une belle à des héritiers ? Les juges firent ce que j’aurais fait. » Cette aventure, dont profita un autre amant, « qui fut payé de ses peines », divertit le carrosse jusqu’à Orléans. La Fontaine alla regarder le soleil par-dessus le pont et il y vit sans plaisir un monument de la Pucelle, « chétif et de petite apparence, qui se sentait de la pauvreté de son siècle. » La rivière lui plut, avec ses eaux claires et les amples de ses barques, mais non le pont, qui n’avait pas la largeur et la majesté proportionnées à la noblesse de son emploi :

Ce n’est pas petite gloire,
Que d’être pont sur la Loire.

D’Orléans à Ambroise le pays parut à La Fontaine aussi divertissant que la Beauce avait semblé ennuyeuse. À Cléry il visita la Collégiale et le tombeau ou le « bon apporte » de Louis XI faisait le « saint homme ». Il eut, après cette visite, une de ses habituelles étourderies.

Au sortir de cette Église, je pris une autre hôtellerie pour la nôtre, il s’en fallut peu pour que j’y commandasse à diner ; et, je m’attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu’il se passa plus d’une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit ; un valet de ce logis m’ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus et j’arrivai assez à temps pour compter.

Que ne se rappelle en lisant le récit de cette distraction comment La Fontaine manqua un jour l’heure de diner chez un de ses amis, ayant assisté dans le jardin à l’enterrement d’une fourmi dont il avait suivi le convoi et dont il avait tenu à reconduire la famille jusqu’à la fourmilière ?

À Saint Dié, l’auteur des Comtes se rappela les différents de Potrot et de la dame de Nouaille. Il les raconte à ravir, mais se libertinage s’il plaisait à Madame de La Fontaine, n’est pas fait pour tous les lecteurs et je le passe sous silence.

À Blois le voyageur fut frappé par la politesse des habitants, dont il se fit à son ordinaire, nommer quelques jolies femmes, et par le nombre des bossus, auquel il donna, en vers aisés, une origine de sa façon. Il ne vit le château que du dehors, et il regretta surtout de ne pas visiter qui passait pour le plus parfait qui fut au monde. Mais déjà, en ces temps-là, les voyageurs devaient subir les conditions et les fantaisies de ceux qu’ils payaient pour les transporter. « Il ne plut pas à notre cocher, qui ne soucia que de déjeuner largement, puis nous fit partir ».

Les bords de la Loire, leurs coteaux riants, leurs belles maisons, leurs parcs bien plantés, enchantèrent la Fontaine. « Vous m’en entendrez parler plus d’une fois, » écrivait-il à sa femme, à laquelle, en attentant, il dépeignait la belle rivière

Arrosant un pays favorisé des Cieux,
Douce quand il lui plait, quand il lui plait si fiére
Qu’à peine arrête-t-on son cours impérieux.


Après avoir célébrée « tant de divinité » qu’on croit d’abord être en un autre monde, et revenait às on admiration principale

Mais le plus bel objet, c’est la Loire sans doute ;
On la voit rarement s’écarter de sa route.
Elle a peu de replis dans son cours mesuré :
Ce n’est pas un ruisseau qui serpente en un pré,
C’est la fille d’Amphitrite,
C’est elle dont le mérite,
Le nom, la gloire, et les bords,
Sont dignes de ces Provinces
Qu’entre tous leurs plus grands trésors
On toujours placé nos Princes
Elle répand son cristal
Avec Magnificence ;
Et le jardin de la France
Méritoit un tel canal


Plus heureux à Amboise qu’à Blois ; La Fontaine pénétra dans l’intérieur du château. Il ne l’aima guère. Ce qui lui plut, ce fut la vue, « grande, majestueuse, d’une étendue immense. » Il plaignit Fouquet, emprisonné dans le château d’Amboise avant d’être enfermé à la Bastille, d’avoir été privé de cette vue, qu’on lui avait interdite en bouchant toutes les fenêtres, et le souvenir de cette captivité rigoureuse imposée à son bienfaiteur lui inspira des vers émus, dont l’émotion délicate nous gagne encore.

Qu’est-il besoin que je retrace
Une garde au soin non pareil,
Chambre murée, étroite place,
Quelque peu d’air pour toute grâce,
Jours sans soleil,
Nuits sans sommeil,
Trois portes en six pieds d’espace ?
Vous peindre un tel appartement
Ce seroit attirer vos larmes ;
Je l’ai fait insensiblement,
Cette plainte a pour moi de charmes

Après la Loire, La Fontaine nomme les quatre rivières qu’il traversa, L’Indre, le Cher, La Creuse et la Vienne. Il se trompe sur leur ordre, mais, s’il confond le Cher et l’Indre, la rencontre qu’il fit n’en conserve pas moins tout son vigoureux relief, et il faut citer en entier ce petit tableau de route enlevé d’une main de maitre que Théophile Gautier a dû envier.


… Nous trouvâmes au bord trois hommes d’assez bonne mine, mais mal vêtus et fort délabrez. L’un de ces héras Guzmanesques avoit fait une tresse de ses cheveux, laquelle lui pendoit en derière comme une queuë de cheval. Non loin de-là, nous aperçûmes quelques Philis, je veux dire Philis d’Egypte, qui venoit vers nous dansant, folâtrant, montrant leurs épaules, et trainant après elles des doüégnas détestables à proportion, et qui nous regardoient avec autant de mépris que si elles eussent été belles et jeunes. Je frémis d’horreur à ce spectacle, et j’en ai été deux jours sans pouvoir manger. Deux femmes fort blanches marchoient ensuite ; elles avoient le tein délicat, la taille bien faîte, de la beauté médiocrement, et n’étoient Anges, à bien parler, qu’en tant que les autres étoient de véritables démons. Nous saluâmes ces deux avec beaucoup de respect, tant à cause d’elles que de leurs juppes, qui véritablement étoient plus riches que ne sembloient le promettre un tel équipage. Le reste de leur habit consistoit en une cape d’étoffe blanche, et sur la tête un petit chapeau à l’Angloise de tafetas de couleur, avec un galon d’argent. Elles ne nous rendirent notre salut qu’en ne nous faisant une légère inclination de la tête, marchant toujours avec une gravité de Déesse, et ne daignant presque jetter les yeux sur nous, comme simple mortels que nous étions. D’autres doüegnas les suivoient, non moins laides que les précédentes ; et la caravanne étoit fermée par un Cordelier. Le bagage marchoit en queuë, partie sur chariots, partie sur bêtes de sommes, puis quatre carrosses vuides, et quelques valets à l’entour,
Non sans écureüils et turquets
Ni, je pense, sans perroquets ;

Un garde du corps escortait cette étrange caravane de gens sans aveu et de filles publiques, conduit aux iles, comme le fut au siècle plus tôt la pauvre Manon Lescaut, sur laquelle j’imagine quels regards de pitié amoureuse aurait jetés le bon La Fontaine, toujours en quête d’aventures galantes. De Limoges il écrivit le 12 septembre à sa femme la plus longue de ses lettres, mais non la meilleure où il décrit dans tous ses détails le château de Richelieu. Il dit que la mémoire lui manque et on sent en effet qu’il se donne une peine réelle pour ne rien oublier de ce qu’il a vu ou de ce qu’on lui a raconté. Il recommande à sa femme de compléter par la lecture d’un livre de Desmarets les parties insuffisantes de sa narration. La Fontaine n’était pas grand clerc en architecture : pourtant les architectes peuvent trouver du profit à lire sa description d’un château disparu, qui fut un grand château rempli de merveilles. Il s’arrête surtout devant les statues, mais il est plus expert aux Dieux dont la mythologie lui est familière, qu’aux héros et aux grands personnages. À peine a-t-il le temps parce que la concierge le presse de chambre en chambre, de voir les peintures originales, signées par des artistes « dont l’espèce est aussi commune en Italie que les généraux d’armée en Suède ». Quoique la concierge n’est pu lui en nommer l’auteur, il remarque un tableau (c’était un Pérugin) qui dépeint un combat de Pallas et de Nénus. L’idée de ce combat « burlesque et énigmatique » lui inspire une réflexion curieuse et qui sert bien l’auteur des Comtes, quoiqu’à vrai dire elle eût pu servir de moralité à quelque jolie fable

« Venus a le casque en teste et une longue estocade. Je voudrois pour beaucoup me souvenir des autres circonstances de ce combat et des différents personnages dont est composé le tableau, car chacune de ces déesses a son parti qui la favorise. Vous trouveriez fort plaisante les visions que le peintre a eües. Il fait demeurer l’avantage à la fille de Jupiter ; mais à propos, elles sont toutes deux ses filles : je voulois donc dire à celle qui est née de son cerveau. La pauvre Vénus est blessée par son ennemie. En quoy l’ouvrier a représenté les choses non comme elles sont, car d’ordinaire c’est la beauté qui est victorieuse de la vertu, mais plustost comme elles doivent estre ; asseurément sa maistresse lui avoit joué quelques mauvais tour. »


Les chapelles ne le retiennent guère : « ce n’est pas mon fait, dit-il, que de raisonner sur des matières spirituelles ; j’y ai eu mauvaise grâce toute ma vie. » Par contre, il y a dans le grand salon une table fameuse, avec une immense agate au milieu, faite de pièces rapportées dont chacune est un trésor. La table et l’agate. – la reine des agates, aux veines délicates mêlées de feuille morte, isabelle et couleur d’aurore – excitent chez La Fontaine une admiration que seuls des vers peuvent traduire. Et les vers ont si je peux mieux dire, une couleur imitative qui en fait le prix et où se révèlent à la fois l’art et le métier de La Fontaine.

Car se sont toutes pierres fines,
Agates, jaspe et cornalines,
Pierres de prix, pierres de nom,
Pierres d’éclat et de renom ;
Voilà bien de la pierrerie.
Considérez que de ma vie
Je n’ay trouvé d’objet qui fust si précieux.
Ce qu’on prise aux tapis de Perse et de Turquie,
Fleurons, compartiments, animaux, broderie,
Tout cela s’y présente aux yeux.
L’aiguille et le pinceau ne rencontrent pas mieux.
J’en admiray chaque figure ;
Et qui n’admireroit ce qui naist sous les Cieux ?
Le sçavoir de Pallas, aydé de la teinture,
Cède au caprice heureux de la simple nature ;
Le hazard produit de morceaux
Que l’art n’a plus qu’à joindre et qui font sans peinture
Des modèles parfait de fleuron et d’oiseaus.


La lettre détermine par une invocation aux « mânes du grand Amant », dont les trente alexandrins valent par l’intention plus que par l’expression. Le malheur de Fouquet avait mieux inspiré La Fontaine que la gloire de Richelieu. Certes il admirait le grand Cardinal, auquel il ne ménagera pas dans son discours de réception à l’Académie l’hommage traditionnel, mais les nymphes de Richelieu lui furent moins propices que celles de Vaux. Peut-être avait-il trop tôt abandonné celles-ci. Une « personne secrète » l’avait poussé à ébauché quelques vers sur les lieux mêmes, mais il ne les avait pas achevés que loin des nymphes inspiratrices et il sentait bien, puisqu’il en faisait l’aveu que l’éloignement avait affaibli l’impression.

De Richelieu La Fontaine arriva à Chatellerault, où Jannart l’avait devancé. Cette journée de Chatellerault fut une des meilleures du voyage. Avec de belles carpes d’excellent melon, la chère fut bonne, et la bonne chère ne laissait pas le bonhomme indifférent. Il trouva chez son hôte un Pidoux qui se rattachant à la famille de sa mère et qui avait un nez de famille. « Tous les Pidoux ont du nez et abondamment », écrivait La Fontaine, dont on sait que le long nez ne démentait pas l’hérédité. Les Pidoux de Chatellerault avaient d’autres qualités dont leur parent par alliance faisait avec plaisir le compte. Aucun passage de la correspondance du poète-voyageur ne relève mieux la fine bonhomie de son caractère et l’ardeur enjouée de son style à laquelle ne manquait jamais une pointe de libertinage. Donc il disait des Pidoux :

« On nous asseura de plus qu’ils vivoient longtemps, et que la mort, qui est un accident si commun chez les autres hommes, passoit pour prodige parmi ceux de cette lignée. Je serois merveilleusement curieux que la chose fust véritable. Quoy que c’en soit, mon parent de Châtellerault demeure onze heures à cheval sans s’incommoder, bien qu’il passe quatre-vingts ans. Ce qu’il a de particulier et que ses parents de ChasteauThierry n’ont pas, il ayme la chasse et la paume, sait l’Escriture, et compose des livres de controverse : au reste, l’homme le plus gay que vous ayez veu, et qui songe le moins aux affaires, excepté celles de son plaisir. Je crois qu’il s’est marié plus d’une fois ; la femme qu’il a maintenant est bien faite, et a certainement du mérite. Je luy sçais bon gré d’une chose, c’est qu’elle cajeole son mari, et vit avec luy comme si c’estoit son galant ; et je sçais bon gré d’une chose à son mari, c’est qu’il luy fait encore des enfans. Il y a ainsi d’heureuses vieillesses, à qui les plaisirs, l’amour et les grâces tiennent compagnie jusqu’au bout : il n’y en a guère, mais il y en a, et celle-cy en est une. De vous dire quelle est la famille de ce parent, et quel nombre d’enfans il a, c’est ce que je n’ay pas remarqué, mon humeur n’estant nullement de m’arrester à ce petit peuple. »


La femme de La Fontaine n’était pas, quoi qu’on en ait dit, une sotte : elle passait même pour avoir de l’esprit et j’imagine, si elle en avait qu’elle sut comprendre les allusions malicieuses de la lettre de son mari. Celui-ci, en faisant le portrait de Pidoux de Chatellerenault, se peignait aussi soit par les ressemblances, soit par les contrastes. Il y a un trait qui est bien à lui et que d’ailleurs il s’attribue directement : La Fontaine n’aimait pas les enfants et il s’écartait partout de ce « petit peuple » dont la turbulence gênait ces rêveries sans que ses grâces puissent réussir à émouvoir son cœur. La Fontaine ne passa pas par Poitier dont il ne parle que par ouï-dire ; « Ville mal pavée, pleine d’écoliers, abondante en prêtre et en moines. » S’il regrette de ne pas la connaître, c’est qu’« il y a nombre de belles », que « l’on y fait l’amour aussi volontiers qu’en lieu de la terre », et il ne doute pas que sa femme ne comprenne la cause de ses regrets !

À Bellac, il ne fut content ni de la ville, ni de la cuisine, mais il s’amusa par habitude à cajoler la fille du logis, dont la coiffure était « une espèce de cale à oreilles, des plus mignonnes, et bordée d’un galon d’or large de trois doigts. » La pauvre fille ne savait guerre le français, que l’on parlait mal passée Chavigny, mais elle compris sans trop de peine les compliments de La Fontaine : « Les fleurettes s’entendent par tous pays et ont cela de commode qu’elles portent avec elles leurs truchements. » On voit trop que La Fontaine n’avait pas laissé ce truchement à Château Thierry !

Entre Bellac et Limoges la traite n’était pas grande, à peine une petite journée, que La Fontaine passa à s’égarer délicieusement en homme qui ne connaissait ni la langue ni le pays. Limoges lui arracha ce jugement !

« Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fin et aussi polis que le peuple de France : les hommes oint de l’esprit en ce pays-là et les femmes de la blancheur ; mais leurs coustumes, façon de vivre, occupations, complimens sur tout, ne me plaisent point. »


Somme toute, il ne s’y plut guère.

Je trouve aux mystères d’Amour
Peu de sçavant, force profanes ;
Peu de Philis, beaucoup de Jeannes ;
Peu de muscat de Saint-Mesmin,
Force boisson peu salutaire ;
Beaucoup d’ail et peu de jasmin :
Jugez si c’est là mon affaire.


On ne sait pas le temps que La Fontaine passa à Limoges et on ignore tout de son voyage de retour. Mais on peut entendre qu’il murmura déjà les vers divins des Deux Pigeons :

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.

Seulement ce n’est pas sa femme qu’il trouva sur ces rives.

Louis Barthou
De l’Académie Française
Transcription établie par Louis Vitalis et François Vitalis