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Marcher la métropole

Léa Donguy et Mathias Moonca sont urbanistes. Ils sont membres du collectif Le Voyage Métropolain. Ce dernier se propose de s’interroger sur les limites de la ville à l’échelle francilienne. Il a déjà organisé différentes explorations pédestres collectives dans le but de construire et partager un récit métropolitain commun.

Le voyage ou la contrainte nécessaire du changement perceptif

« Le voyageur change ses yeux, le touriste ses billets. » [1]

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Photo, Aline Gheysens

En voyage, nous nous confrontons à l’autre, à l’endroit où il vit, à sa réalité. Cette confrontation est difficile tant nous avons accès à l’exotisme, soit en nous déplaçant concrètement, soit à travers des images largement diffusées. L’étonnement et la curiosité face au Kilimandjaro ou au lac Titicaca perdent de leur vivacité, tant nous les avons vus. Les lieux dédiés aux vacances relèvent davantage du décor de paradis perdus, que de leur réalité. Mis en scène, l’exotisme est factice et n’étonne plus guère qu’un sociologue perdu à Center Parks [2]. L’émerveillement échappe à la réalité pour n’opérer que dans l’inauthenticité des parcs à thème.

Comment pouvons-nous encore nous dépayser ? Où se cache aujourd’hui l’exotisme ? Comment traduire ce que nous vivons plutôt que ce que nous voyons ? En somme, comment est-il encore possible de voyager ?

1 – Le voyage métropolitain : une expérience collective en marche

Le voyage métropolitain est une association qui invite à explorer à pied et en groupe la métropole francilienne, et notamment ses périphéries. L’objectif est de révéler sa richesse, sa diversité et sa complexité. Il crée également des conditions d’échange et de dialogue.

Marcher permet d’expérimenter les territoires dans leurs dimensions physiques, sensibles, émotionnelles et psychologiques. Le fait de les arpenter amène chacun à dresser un portrait des espaces constitutifs de la métropole, selon ses propres perceptions. L’expérience pédestre in situ induit ainsi un décentrement et un changement de regard qui favorisent la curiosité et les interrogations sur les espaces traversés. L’appréhension du territoire s’effectue grâce à la sensibilité du marcheur, prêt à s’émanciper des représentations communément admises. Grâce à la découverte de son environnement, il s’interroge sur le fonctionnement de la métropole, sur sa réalité, et s’inscrit dans une démarche de voyage.

Marcher la métropole permet également d’en questionner les usages. Il y a en effet fréquemment un décalage entre les usages habituels d’un espace et le fait d’y voyager. Marcher est alors une action de détournement qui dépayse et permet de voyager dans l’ordinaire des espaces quotidiens.

L’expérience proposée par le voyage métropolitain se fonde sur trois piliers. En premier lieu, l’aspect immersif est inhérent au voyage. L’engagement physique et le temps long, au moins une journée, sont deux leviers de dépaysement propre à un voyage. De surcroît, le parcours d’un voyage n’est pas défini en amont. Il s’agit ainsi d’intégrer les participants au choix de l’itinéraire. La décision est collective et partagée, permettant ainsi de s’émanciper du schéma de la « visite guidée » et d’installer un rapport d’égalité entre les marcheurs. Suivant leur intérêt et leur regard, les participants ont un rôle primordial pour faire émerger un parcours. Enfin, un voyage métropolitain se fonde sur l’échange et le partage. L’objectif n’est pas la transmission de connaissances, mais la production d’un savoir partagé. Échanger les réflexions est essentiel à la compréhension des territoires. Les moments de discussion sont valorisés lors d’un temps d’échange postérieur à l’expérience. Discuter des impressions et du ressenti de chacun ainsi que poser des questions relatives au fonctionnement des territoires traversés donne de la profondeur à l’expérience et constitue des fondations solides pour construire un véritable récit métropolitain.

La forme du voyage permet de rendre compte des réalités métropolitaines en s’appuyant sur la subjectivité de chacun. Le voyage relève d’un processus itératif. Le regard sur l’altérité qui nous entoure doit être sans cesse renouvelé. Il ne peut être figé et définitif car la métropole est elle-même en chantier permanent. Le voyage engage à la (dé)construction progressive de nos représentations. S’immerger régulièrement et collectivement dans les espaces vécus de la métropole est une façon de se les approprier.

2- Le dépaysement : se confronter à des logiques métropolitaines complexes

La question métropolitaine est de plus en plus présente, tant dans la sphère intellectuelle que dans l’agenda politique. De nombreuses réflexions émergent chez des acteurs divers (spécialistes du territoire, acteurs du développement économique, associations) tandis qu’une formalisation du cadre politique et administratif est en cours. En effet, la Métropole du Grand Paris a été créée le 1er janvier 2016.

Pourtant, l’échelle métropolitaine est déjà une réalité spatiale, sociale, économique, même si ses enjeux demeurent flous pour ceux qui vivent la métropole au quotidien. Il est ainsi difficile pour les habitants de s’inscrire dans les débats la concernant. Le Grand Paris Express, projet de transport en rocade autour de Paris, phagocyte le débat, apparaissant comme l’élément le plus tangible et le plus emblématique des transformations métropolitaines. Pourtant, celles-ci relèvent de logiques plus complexes. La métropole recouvre une réalité aussi diverse qu’imprécise. S’il est impossible d’en donner une acception « officielle », elle est néanmoins définie classiquement comme une agglomération urbaine, concentrant des fonctions importantes, considérées comme « à haute valeur ajoutée » et en lien avec l’économie internationale et à la tête d’un réseau urbain. La métropole est donc le produit d’un processus sélectif. Au-delà des lieux emblématiques et des fonctions stratégiques de la « ville d’exception » [3], la métropole constitue un ensemble hétérogène, aux limites indistinctes, de différents espaces et lieux contribuant chacun à un fonctionnement d’ensemble.

La question des périphéries métropolitaines prend également une importance majeure dans le contexte francilien. Recouvrant des réalités socio-spatiales très diverses, le terme de « banlieue » est utilisé pour définir les périphéries. Chargé symboliquement, ce mot évoque des représentations collectives fortement ancrées, teintées d’a priori, tout juste dix ans après les émeutes dans les banlieues françaises.

Au vu de ce contexte, il semble indispensable de rendre visibles et intelligibles les dynamiques métropolitaines, afin qu’elles puissent être comprises, discutées et débattues par le plus grand nombre. Les réalités qu’elles recouvrent sont souvent abordées au sein d’un entre-soi politique et intellectuel, d’où émergent des analyses techniques et spécialisées, s’adressant davantage aux experts qu’aux personnes les moins initiées, qui, pourtant, vivent la métropole. Il convient ainsi d’élargir le débat, afin que chacun comprenne la complexité de sa construction. Même si elle symbolise le dynamisme, elle est aussi créatrice de difficultés, qu’elles soient environnementales (pollution, congestion), sociales (ségrégation socio-spatiales) ou économiques.

« Je ne peux pas résoudre les problèmes. Je peux juste m’assurer que les gens ne fassent pas semblant de les ignorer. » [4]

Le voyage constitue ainsi un outil de questionnement, de compréhension et d’analyse d’un ensemble territorial. L’expérience sensible que l’on en fait, ensemble, hors des cadres imposés et des raisonnements préétablis, renouvelle les représentations que nous en avons. Marcher les périphéries nous engage à prendre part au débat, souvent accaparé par des acteurs institutionnels et médiatiques, dont les discours n’embrassent pas la réalité concrète des territoires.

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photo, Jens Denissen

3- Entre média et méthode : la marche comme contrainte au changement perceptif

La marche est au cœur du voyage. Le voyageur se trouve dans une posture différente de celle du touriste. Il ne consomme pas des paysages, des situations ou des lieux, dont il a déjà des représentations, mais confronte son regard à ce qu’il ne veut et ne peut pas voir. Immergé dans des espaces, il entre en contact direct avec ce qui l’entoure et peut ainsi en mesurer toutes les dimensions, en prenant comme étalon son propre corps. A l’échelle métropolitaine s’ajoute alors une échelle individuelle nécessaire à la prise en compte des multiples dimensions des lieux : sensible, émotionnelle, vécue. La marche est alors le média privilégié pour entrer dans cette posture car elle apporte plusieurs contraintes qui induisent un changement perceptif. Ce dernier est la condition nécessaire au véritable voyage de découverte.

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » [5]

Marcher est une activité émancipatrice, mais contraignante. Elle questionne les limites auxquelles nous sommes confrontés, limites physiques, culturelles, perceptives, esthétiques. La démarche du voyage métropolitain, dans la mesure où elle propose d’explorer les espaces périphériques des métropoles, ajoute des limites spatiales et territoriales à la réflexion. Celles-ci constituent des contraintes. Nous ne pouvons pas marcher au-delà de nos capacités, nous ne pouvons pas voir au-delà de notre champ de vision, nous ne pouvons pas entendre au-delà de notre acuité auditive, nous ne pouvons pas percevoir de manière neutre les espaces que nous traversons et qui sont marqués par une histoire singulière.

La question des capacités physiques du voyageur/marcheur est problématique. Tout le monde n’est pas en mesure de marcher. Le choix paraît alors ségrégatif. Pourtant, choisir la marche signifie introduire le corps dans l’espace pour en mesurer les limites. Les entraves physiques ne concernent pas uniquement les personnes à mobilité réduite. Marcher dans les périphéries nécessite de relier des points, des gares RER par exemple, plus éloignés que dans les milieux urbains denses. Le réseau radio-concentrique francilien explique les distances parfois longues qu’il peut y avoir entre deux gares. Les capacités physiques du voyageur sont alors en jeu. Il est difficile de relier deux gares en une heure. Il faut parfois, surtout dans des conditions climatiques difficiles, dépasser nos limites physiques. De la même manière, la question de la marchabilité de certains territoires se pose. Longer une départementale en Seine-et-Marne n’est pas sans risque. Au-delà du véritable danger, notre capacité à concevoir ces espaces comme lieux de voyage esthétiques est mise à l’épreuve. Il en va de même pour les zones industrielles ou les plates-formes logistiques. Marcher à Rungis nous questionne sur la fonctionnalité du territoire, sur sa capacité à accueillir le voyageur à pied, et sur le regard que l’on y porte. Devant notre capacité à produire des lieux hostiles à nos corps, le questionnement, la fascination, et la contemplation ont cours. Il est tout à fait possible de s’émerveiller face à l’autoroute A1, au coucher du soleil, dans les odeurs de pots d’échappement et la lumière faiblissante du crépuscule. L’esthétique, au sens d’éveil des émotions, qu’elles soient positives ou non, se trouvent dans tous les lieux, face à tous les paysages, dans la mesure où l’on accepte de les regarder non pas dans leur fonction, mais dans leur capacité à nous émouvoir et nous interroger. Nous pouvons questionner ces limites et, surtout, les mettre à l’épreuve. C’est alors que notre regard change et que nous devenons voyageurs.

Cette épreuve est constitutive de l’expérience. « Expérience vient du latin experiri, éprouver. Le radical est periri, que l’on retrouve dans periculum, péril, danger. […]L’idée d’expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L’expérience est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger » [6]. De l’expérience nait une connaissance, non pas factuelle et monographique, mais sensible et vécue, et à ce titre émotionnelle. Elle prend alors une forme plus incarnée (« embodied knowledge » [7]). L’expérience fonde des connaissances nouvelles et, d’une certaine manière, plus essentielles.

« Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus les sentent… Toute connaissance que n’a pas précédée une sensation m’est inutile. » [8]

En ce sens, la marche se suffit à elle-même. Elle constitue un média vecteur d’expérience et, à ce titre, de connaissance. Mais comme toute forme de savoir, la question de sa transmission se pose. La marche devient alors une méthode ou une méthodologie dont nous pouvons tirer une substance matérialisée et partageable. Il faut alors collecter et conserver des traces, mais sous quelles formes ? Le voyageur garde des traces de son expérience, tout comme le touriste. Et elles sont souvent de même nature : photographies, vidéos, dessins, etc. Comment rendre compte alors de la posture du voyageur ? Et pourquoi rendre compte de l’expérience ?

La photographie est une manière communément utilisée pour rendre compte des moments passés. Fondamentalement statique, la photographie accompagne la marche, mais la séquence sans parvenir à rendre compte du rythme, des mouvements, des transitions. La vidéo, elle, offre la possibilité d’en rendre compte. Elle place, elle aussi, le voyageur dans une position parfois délicate de voyeur par la mise à distance qu’elle induit. Ces deux médias ont l’avantage d’être facilement partageables et diffusables, tout en étant très évocateurs. Ils témoignent aussi d’une impression directe et spontanée qui en fait des outils de collecte in situ précieux. Cependant, ils révèlent avant tout le point de vue du photographe et du vidéaste, plus que des réalités observées.

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photos, Gilles Zanolin / Mathieu Le Bourhis

Le dessin, le carnet de voyage, la carte mentale et/ou sensible peuvent également rendre compte de l’expérience du voyage, en assumant pleinement leur dimension personnelle, et en retraçant d’autres éléments que ceux purement visuels. Ils traduisent la dimension sensible et perceptive de l’expérience. Mais ils imposent aux marcheurs des temps d’arrêt. Ils sont aussi éminemment statiques. Ils peuvent être partagés, mais ils relèvent de l’intime, d’un point de vue individuel qui ne devient pertinent qu’une fois partagé et intégré dans une série d’autres points de vue.

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dessin, Lucas Monssaingeon / tracé du VM5
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croquis, Noël Pinsard

La parole, le récit oral, est également un support qui peut traduire l’expérience. Elle a souvent lieu a posteriori et engage une reconstitution/reconstruction de l’expérience par la personne qui s’exprime. Mais de cette manière, l’orientation subjective est encore une fois assumée et la reconstruction limitée par la spontanéité et le caractère éphémère de la parole. La parole est aussi et avant tout un média de partage et de communication qui nécessite intelligibilité et écoute. Sur elle repose l’échange formalisé d’expériences. Dans le cadre d’une démarche collective, comme celle du voyage métropolitain, la parole est essentielle au partage au sein du groupe de voyageurs. Elle est aussi nécessaire à la rencontre avec les territoires.

Tous les médias utilisés possèdent leurs propres limites. Peut-être faudrait-il les cumuler et collecter une multitude de points de vue pour rendre compte, au mieux, du voyage.

Garder des traces et les diffuser est une manière de faire le lien entre le voyageur et le non-voyageur. Elles deviennent alors des médias d’information. La tradition d’exploration explique en partie la volonté de rendre compte de la découverte. [9] Mais la trace ne doit pas devenir l’objet premier du voyage. Représenter le voyage contribue à l’afflux constant d’images. La nécessaire diffusion de la connaissance produite ne doit pas entraver sa production. Pourtant, chercher une manière de traduire le vécu en mouvement oriente le regard et focalise l’attention. En ce sens, la trace n’est plus simple média. Elle éveille l’attention du voyageur et le place dans une posture certes distante, mais déjà analytique. Le voyage est intimement lié à son écriture.

Léa Donguy et Mathias Moonca, pour le voyage métropolitain