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Un départ

Gabriel de Laforcade est un jeune écrivain français. Il a fait des études de philosophie et d’Histoire à Paris. Dans cette nouvelle inédite, il prend le voyage à sa source, au moment du départ. L’auteur explore ce moment de détachement à travers la vie intérieure d’un voyageur.

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photo, Antoine Seguin

C’est en descendant l’avenue de Villiers que ça lui a pris.

La chose, jusque-là, avait été plutôt abstraite. Des mots qu’il répétait avec indifférence : « Je pars à Rome » et des conversations de café assez banales. Les réactions de ses connaissances avaient toujours été les mêmes : un hochement de tête approbateur, la même question de savoir s’il connaissait déjà l’Italie – la même réponse affirmative et ainsi un changement de sujet. S’il connaissait déjà, il n’y avait rien à ajouter, tant chaque parisien se fait de Rome la même idée de beauté, d’ancienneté, de provincialité. Cela n’appelle pas plus de commentaires.

Lui-même, d’ailleurs, en était satisfait. Il détestait les grands voyages, l’aventure, les pays lointains et chauds, le brésilien. Il avait l’Asie en horreur et par-dessus tout, en horreur, les jeunes qui en reviennent avec des airs d’avoir ouvert la route des Indes, des conquérants, explorateurs ivres d’eux-mêmes, qui racontent leur histoire avec des voix aiguës et des superlatifs et qui concluent, d’un revers sentencieux de la main, qu’on ne peut pas comprendre.

Lui n’allait qu’à Rome, seule ville digne de Paris, seule ville dont Paris est digne, et c’était assez. Ce n’était pas même un voyage, ni une découverte, mais une installation dans un lieu qu’il connaissait bien et dont il parlait la langue. Il aurait pu tout aussi bien traverser la Seine, ou la Loire, aller par exemple à Bordeaux. Cela restait dans les limites confortables d’une réalité familière, que l’esprit peut concevoir, dans laquelle il se projetait sans surprise, sans zone d’ombre, sans appréhension.

Et c’est en descendant l’avenue de Villiers que ça lui a pris. Sa valise était prête, son billet sur la cheminée, les trente euros du taxi pliés à côté. Ses meubles avaient déjà été bazardés, il ne restait en tout et pour tout que le lit et l’armoire vide, et dans la cuisine un demi-sachet de riz blanc. Et comme c’était quand même trop triste de rester là, tout seul avec son livre, il était sorti se balader pour respirer l’air frais du soir.

Il y avait peu de monde dans les rues. Les fenêtres des immeubles étaient éclairées, et donnaient sur des appartements confortables et chauds, où les familles se tenaient au coin des feux, sous les guirlandes, près des crèches ; il imaginait avec bienveillance les enfants trépigner dans l’attente de Noël ; il se souvint des familles et de quand lui-même, enfant, croquait avec un ravissement religieux les biscuits à la cannelle que préparait sa mère, la chaleur plénière du four sur son pyjama de velours palatine, et l’autre chaleur, plus ardente, de la cheminée qui lui rosissait les joues comme une ivresse, quand il contemplait les reflets kaléidoscopiques des boules et des lumières sur le sapin.

Il buta sur un caillou, le projeta d’un cou de pied nonchalant, et les mains dans ses poches il se mit à marcher avec une application joueuse, pour que ses pieds jamais ne se posent sur les lignes qui séparent les dalles du trottoir. Il se surprit même à chantonner l’air d’un cantique, et levant alors les yeux c’était tout Paris qui était là, toute son enfance : l’école de garçon, l’école de fille et le drapeau français, les chiards abrutis et méchants qui lui volaient ses billes et qu’il méprisait pour ne pas connaître la prononciation du mot « almanach », les soirs irréellement longs passés à l’étude sur des problèmes de pommes et de camions, éthers algébriques absurdement appliqués à des pommes et des camions, la succession des rois de France et le calvaire de la gymnastique dans le froid pointu de février, avec les chiards.

Il leva la tête et s’arrêta net. Un rire était parti d’une terrasse, où deux filles se chamaillaient. L’air fut déchiré par un cri, puis de nouveaux éclats de rire résonnèrent. Tout fut calme.

Il faisait passablement doux. L’air cristallin rendait les lumières vives dans la nuit, et quand il arriva sur la place à la croisée du boulevard, qu’il vit sur sa gauche l’immense halo de Montmartre au-delà des arbres, et face à lui la masse colorée, éteinte et fantomatique du carrousel, une sensation étrange le saisit. Demain, il serait à Rome, et ce soir à Paris lui revenaient à l’esprit des souvenirs qu’il n’avait jamais rappelés auparavant, comme quand, dit-on, au seuil de la mort votre vie défile sous vos yeux, toutes ces choses qu’il avait furieusement haïes et pour lesquelles il éprouvait, aujourd’hui, à la veille de son départ, une soudaine amitié.

Il s’assit sur le banc face au manège, et contempla la possibilité de Rome. Il sortit de sa poche son paquet de cigarettes, en tira une, replaça le paquet, et tint la clope entre ses doigts sans gants qui déjà se rafraîchissaient. Son cœur se mit à battre plus rapidement, sa respiration se fit plus courte. Il frissonna. Dans quelques heures, il serait là-bas. Demain, derrière Santa-Margherita, il irait au Corso boire un café, il reverrait Guido et Luca et lirait probablement le journal. Une impatience agita soudainement ses jambes qui tremblèrent, et sa main qu’il portait à la bouche trembla aussi. Il se leva alors d’un bond, poussa un grognement rauque, fit un tour sur lui même et se rassit aussitôt. Il regarda le manège qui lui évoquait un souvenir particulier, et il comprit qu’il avait peur.

Dans quelques heures, il serait là-bas, où tout s’était passé, le drame indicible qu’il avait tant essayé d’oublier. Et dans son cœur une supplique angoissée monta ; il ne voulait pas, non, il ne voulait pas ! Que ce voyage lui soit épargné, que lui soit épargnée cette confrontation : voilà ce qu’il murmurait seul dans la nuit. Car en jetant un regard au manège, il se souvint du pont Saint-Ange et de Trastevere, de la rencontre inouïe, de cette soirée d’été au bord du Tibre et des Tziganes et de la musique. Il se souvint du goût du vin, de la lumière du soir et de Saint-Pierre dans la brume orangée. Il se souvint d’elle, de son rire en cascades, en grands éclats qui tintaient, des baisers quand il lui mordait presque la joue, de son regard espiègle. Ce fut comme un flot dans sa poitrine, une cataracte de souvenirs, une tristesse incommensurable, et alors ce fut une autre supplique qui résonna dans son cœur : il voulait qu’elle lui soit rendue.

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photo, Antoine Seguin

Du fond de sa tristesse et pour la millième fois, avec la même violence qu’à chaque fois, sourdait un désir brutal qui était comme une protestation. Il voyait tout son corps avec une acuité parfaite, ses bras et ses fesses adorables, ses seins avec un désir furieusement sexuel, un désir qui lui faisait tourner la tête et lui broyait les tripes. Pendant des mois il avait tenté de refouler ce démon, mais aujourd’hui, à la veille de son départ, le démon du manque s’emparait de lui et le dominait complètement. Il jeta sa cigarette et se tordit sur le banc. Quelque chose dans son ventre se brisait. Il la voyait, là, danser devant ses yeux ; mais son odeur ne lui revenait pas, et cela, cette absence la plus charnelle, la plus matérielle, le rendait fou. Si seulement il avait un peu de son parfum, dans un flacon, voilà qui serait du concret, il s’en droguerait et toute sa présence corporelle lui serait rendue. Mais il n’avait que des visions, des images mentales, des souvenirs. Il n’avait que ce désir au corps et cette tristesse à l’âme qui le fendait en deux. Et plus tranchante encore que cette tristesse, il avait l’angoisse de savoir que demain, derrière Santa-Margherita, il sentirait son odeur dans les jasmins d’il Corso, il entendrait son rire tinter dans les cascades de la fontaine, et que là où tout s’était passé, le drame indicible, là lui serait rendu un peu de sa présence.

Ainsi il se savait condamné à poursuivre son existence seul, mais accompagné de son fantôme, et sans plus de place pour aimer autre chose que la vie elle-même ; et la vie, maintenant, c’était Rome. Et cela demandait du courage. Comme un amputé qui ressent une douleur dans son membre manquant, il ressentait une absence qui prenait plus de place que tout ce qui, en lui, vivait encore. C’est en lui, maintenant, qu’elle était, et dans les jasmins de Trastevere. Et il avait l’intuition que ce fardeau qui lui était échu gratuitement, cette présence fantomatique qui désormais habitait les choses, jasmins et fontaines, il ne pouvait rien faire d’autre que l’aimer, avec tout ce qu’il lui en coûtait.

À cette pensée, il pleura.

Les lumières de Montmartre s’éteignirent. Il poussa un soupir de profond soulagement. Les deux filles réglèrent leur commande au garçon et quittèrent le café. Il alluma une autre cigarette.

Demain, derrière Santa-Margherita, il irait au Corso boire un café, il reverrait Guido et Luca. « Comment ne pas aimer la vie », pensa-t-il. Dans un état de lucidité presque transie, le cœur en sang, écorché, cela lui semblait la seule alternative valable à la souffrance, au malheur et à l’absence, que de nourrir un amour sans borne pour l’existence et pour le monde. C’était la seule façon de sauver sa peau, que d’aimer encore, mais d’aimer de façon intransitive : d’être en amour. Autrement, il y aurait de quoi se brûler la cervelle.

Il ouvrit un œil et c’était déjà le matin clair et lumineux. Il n’avait plus qu’à remonter l’avenue, prendre son billet d’avion, les trente euros, mettre son livre dans son sac et partir.

Gabriel de Laforcade