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Démocrite d’Abdère, Je serai bientôt arrivé !

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

Son dernier pas avait laissé une marque sur le sol. Dans l’obscurité de cette grotte, la terre restait mouillée ; et quelques heures de sommeil n’auraient pas pu effacer la trace du voyage de Démocrite. Le philosophe reprit la route quand le matin s’élevait déjà très haut dans le ciel d’Abdère.

C’était un chemin de marchands au-delà des terres grecques. Poules, étoffes, œufs et épices… On en croisait souvent aux horaires du marché. Sorti de cet abri, la terre était devenue sèche et presque aride. Gêné par la chaleur, après quelques minutes, le pas de Démocrite devînt régulier. Il marchait fatigué et l’âme posée sur cette suspension calme, où les sentiments intacts, encore vivants, viennent se poser sur le cœur.

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Démocrite, F.V.

Démocrite (en pensées) — Que dire à la fin d’un voyage quand on revient chez soi ? Du bonheur, de la satisfaction ? Peut-être. Mais que faire des sacrifices, des douleurs au corps que l’on ressent ? Comment oublier ceux qui nous manqueront et qu’on ne reverra probablement plus ? Il faut donc pencher pour la tristesse ? Le philosophe s’arrêta au bord de la falaise. L’horizon était un précipice. Non. Ce serait trop simple. Et la joie non plus ne pourrait décrire ce qui se passe. Je dois donc tout prendre pour le comprendre… Mais en suis-je même capable ? Cela n’a pas de sens. Autant se taire. Je serai bientôt arrivé.

Ébloui par le soleil, il buta contre une roche pointue qu’il n’avait pu voir. Les yeux plissés et dans le nuage de poussière qui s’élevait autour de lui, il vit un brin de terre, encore plus fin que les autres, tournoyer indolemment dans un rayon de soleil. Un passant l’interpella.

Le passant — Démocrite ! Démocrite ! Que fais-tu par ici l’ami ? On te croyait mort !

Démocrite
Heureux de voir son vieux camarade. Mort ? Non ! Simplement en voyage !

L’ami — Alors tu es parti tout ce temps !?

Démocrite — Oui. Cela fait trois ans maintenant que je suis parti.

L’ami — Trois ans ! Fan de pied ! Je me rappelle que tu aimais bien déambuler sur le port, mais si tu pars pour plus de temps qu’il ne te faut pour mourir, les dieux m’en préservent, mais c’est normal qu’on pense que toi tu es mort. Par où tu es allé ?

DémocriteRires. Je suis allé jusqu’à très loin. Jusqu’aux Indes !

L’ami — Ausynde ? Je crois que j’en ai entendu parler. Ce n’est pas le nom de l’oncle à Diogène ? Celui qui était parti en Ionie pour la guerre.

DémocriteLe sourire aux lèvres. Je ne me souviens plus de son nom. Mais les Indes, c’est un pays. Très loin après la Ionie, bien après le début des contrées dont nous ne savons plus les noms.

L’ami — Ça a dû te changer de ta petite cabane au fond du jardin des oliviers !

Démocrite — C’est un pays où les princes se partagent une terre grande comme quarante Grèce. Il y règne des forêts giboyeuses, des déserts de sable et des palais grands comme des cités entières.

L’ami — Et comment sont les gens ?

Démocrite — Ils sont très nombreux. On y croise toutes sortes de personnes ; même des sages restant nus tout le jour.

L’amiL’œil hagard. Et tu en faisais autant !?

Démocrite Rires. Je m’en suis bien gardé ! Mais j’ai pu mieux comprendre l’idée de mon maître Leucippe à leur côté.

L’ami — Oui. Je me rappelle que tu avais suivi ce philosophe pendant un moment.

Démocrite — Je suis maintenant sûr que tout notre univers n’est fait que de la matière des atomes. Dès son commencement, ces petites graines de choses se sont assemblées, comme un grand tourbillon de matière dans un océan de vide. De proche en proche et loin en loin, cette unité, compose tout ce qui existe, y compris nous !

L’ami — Qui se ressemble s’assemble !

Démocrite — Exactement. Tiens, comme des grains de poussière dans un rayon de soleil.

L’ami — Mais que fais-tu de l’âme avec ta théorie ?

Démocrite — Les âmes, ce sont aussi des atomes. Il y en a de toutes sortes ! Toute la nature, l’air et l’eau, le feu, la terre comporte des atomes d’âmes. Ce n’est rien par rapport à tous les autres, mais on en trouve. Les animaux aussi ont des atomes d’âmes. En fait, plus il y a d’intelligence, plus il y en a. Un homme, en général, est construit en deux parts égales : moitié atomes d’âme et moitié de corps.

L’ami — Oui, en général… parce que si c’est rapport à l’intelligence, ça doit quand même dépendre des clampins pour la proportion ! Rires.

Démocrite — Ah ça…

L’ami — Et quand on passe de l’autre côté ?

Démocrite — Comment ça de l’autre côté ?

L’ami — Et bien quand tu es très fatigué, que l’autre côté, c’est l’autre côté du cimetière…

Démocrite — Quand il faut mourir, la respiration vitale s’en va, notre énergie nous quitte ; et de plus en plus froids, nous nous éteignons doucement. En fait, il suffirait de trouver un moyen de cuire les atomes, pour toujours les laisser au chaud ; et on deviendrait immortels.

L’ami — Immortels ? On serait des dieux alors ?

Démocrite — Peu importe les dieux. Ils sont bien là où ils sont. Mais pour nos affaires, qu’en ont-ils à faire des hommes ? Je te le dis : rien du tout.

L’ami Rires. Ça ne m’étonne pas de toi, toi tu as toujours eu des idées qui étaient bien tiennes. Les dieux je m’en méfie moi. Enfin… Tu es revenu bien intelligent avec ces Indes ! Où est-ce que tu as été ensuite ?

Démocrite — J’ai parcouru les terres de Babylone et d’Égypte, pays des grands fleuves où les mages et les savants professent.

L’ami — Et que t’on t-il apprit ces gens-là ?

Démocrite — J’ai appris à regarder le ciel, à le dessiner et à compter ses présages. Je sais désormais prévoir tous les temps !

L’ami — Tu es devenu devin !? On ne peut plus se fâcher avec toi alors !

Démocrite Rires. S’il y a de quoi n’hésite pas ! Les prêtres d’ici font croire qu’ils se connectent avec les dieux. Certains philosophes restent la tête vissée à leurs mathématiques. Mais tu sais, faire des présages, ce n’est pas aussi compliqué que ça. Il suffit de savoir observer pour trouver les règles qui s’appliquent. Après, il suffit d’être logique, si on observe une situation, que les oiseaux volent bas, alors on peut annoncer qu’il pleuvra.

L’ami — Il suffit, il suffit, c’est quand même bien impressionnant de savoir autant de choses. Je pourrais t’écouter parler pendant des heures…

Démocrite — Merci. Merci. Mais je dois me rendre en ville. Marchons ensemble jusqu’au port si tu veux qu’on discute encore.

L’ami — Je ne devais pas vraiment aller par là, mais tant pis, ça fait trop longtemps qu’on ne s’est pas vu. Raconte-moi encore ton voyage.

Démocrite — Après cela je me suis rendu en Italie. Que la Grande Grèce est belle ! Pauvre et esseulé, je me suis rendu compte que si ton désir est mince, le peu te semblera beaucoup. Il faut donc se laver des désirs mauvais, dans ses actes, oui ; mais aussi, et cela est plus difficile, dans ses intentions.

L’ami — Du coup, on peut quand même se faire plaisir ?

Démocrite — Le plaisir, oui, d’une certaine façon. Mais le plus important c’est de trouver un bon ordre de son âme.

L’ami — Et c’est quoi le bon ordre ?

Démocrite — C’est quand on a trouvé un solide mélange entre fermeté et gaîté de l’âme. Quand on sait jouir de ce que nous offre la vie et lutter contre ce qui la gâche.

L’ami — Que veux-tu qu’on fasse alors ?

Démocrite — Je ne veux que pour ceux qui veulent bien me suivre. La vertu pédagogi…

L’ami — Oui. Oui, bienheureux les vertueux. Mais tu t’égares, qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir son bon ordre de l’âme ?

Démocrite — Oui, excuse-moi. Les enfants, la famille nous causent du souci. On s’inquiète, on se fâche ou on aime mal, trop de passions nous dérègle l’esprit.

L’ami — Alors c’est trop tard pour moi. Rires.

Démocrite Rires. Pauvre de toi ! Il vaut mieux rire des problèmes que d’en pleurer !

L’ami Rires. Alors on conjure bien les problèmes avec toi ! Rires. Mais des façons de s’ordonner la tête, tu dois en avoir d’autres je suis sûr !

Démocrite — Oui. D’abord, je dirais qu’il ne faut pas se regarder par rapport aux autres. Les seuls qui peuvent savoir qui nous sommes, c’est nous ! Après, je dirais qu’il ne faut pas se soucier de l’argent. Vivre dans le dénuement que j’ai connu en Italie me rendait bien plus heureux que quand j’avais beaucoup d’argent, après l’héritage de mon père.

L’ami — C’est quand même grâce à cela que tu as pu partir aussi loin..!

Démocrite — Oui. Tu as raison. Mais de l’argent, j’en ai aussi eu après l’héritage, quand j’avais racheté des oliveraies, juste avant la grande sécheresse. Je ne te raconte pas le prix auquel je revendais mon huile !

L’ami — Oui. Je me souviens. Ça faisait cher la fougasse !

Démocrite — Cet argent, je ne m’en suis pas servi pour vivre dans le luxe. J’ai préféré ma petite maison, mes rangées d’arbres et le propre sel de ma terre… Et après, je suis parti en voyage. D’ailleurs, j’ai même commencé à pied, par la Grèce.

L’ami — Ça ne fait pas bien loin tout ça !

Démocrite — C’est vrai. Pourtant quand on est là-bas et qu’ils savent qu’on vient d’Abdère, ils nous traitent comme des moins que riens.

L’ami — Ils se sentent supérieurs alors ?

Démocrite — Oui. Et qu’il est difficile de se faire commander par ceux qui valent moins que soi ..!

L’ami — Qui donc commande là-bas ?

Démocrite — Cela dépend des Cités. La plus belle pour moi, ce serait celle où ceux qui commandent le font pour le bien commun, où tous les habitants sont liés par une concorde belle, une amitié citoyenne.

L’ami — Et tu en as trouvé une de Cité comme cela ? Tu sais, les choses parfaites, on n’en trouve pas beaucoup dans la vraie vie.

Démocrite — Pas vraiment, oui. Tu n’as pas tort, on peut y penser. Avec l’esprit, on peut faire des voyages imaginaires. Le port était maintenant en vue.

L’ami — C’est vrai. Et à part rêvasser à tes rêves de politique parfaite, qu’est-ce que tu as fabriqué là-bas ?

Démocrite — J’ai donné des cours, parler devant un peu de monde parfois. Cela a plutôt bien marché. Je commence à être connu là-bas. D’autres fois, je me suis fait discret, pour écouter les leçons des autres.

L’ami Les deux amis arrivèrent à l’entrée du port. C’était plus calme là-bas donc, mais toujours avec succès ! Tu es chanceux. Ça en fait des voyages avalés !

Démocrite — Oui, je suis chanceux. Quand on suit les caravanes, qu’on embarque dans les bateaux et qu’on se hâte à la marche, toute la diversité du monde apparaît. Les tribus et les peuples ont tous une écriture particulière, une façon de parler qui leur appartient. Ils ont une musique, des sculptures dans des styles qui leurs sont propres. Mais les hommes se copient, s’imitent, ont aussi des points communs.

L’ami — J’allais le dire.

Démocrite — Ils ne vivent presque plus en nomades, dispersés dans l’espace et à la merci des prédateurs. Bref, ce ne sont plus des voyageurs. Peu à peu, ils ont construit des réserves, des hameaux et des villages, des Cités et même des Empires.

L’ami — Oui, mais entre le hameau des jacinthes et l’Empire des Perses, il y a quand même des différences…

Démocrite — Une différence de taille ! C’est vrai. Mais dans les deux cas, vous et les perses, vous ne vivez pas seuls. Chacun des deux amis s’était assis sur des bittes d’amarrage laissées libres par les bateaux partis pêcher en mer.

L’ami — Et à ton avis, pourquoi ?

Démocrite — Tout simplement parce qu’on est plus forts unis que seuls. Regarde le nombre de bêtes qui vivent au sein d’une meute. Ce n’est pas pour rien. Et puis, nous avons le feu, la métallurgie, les armes et les outils d’artisans ; nous avons développé des langages, du commerce et des vêtements. Tout est là pour ne pas nous faire vivre seul. J’ai été jusqu’au bas du Nil, dans l’ancien royaume de Nubie. Même au plus grand Sud du monde connu, ce constat est vérifié. S’il y a bien une régularité parmi les hommes que j’ai croisés, c’est qu’ils sont faits pour vivre ensemble.

L’ami — Oui, mais pourquoi tous les hommes ne vivent pas dans la même Super-Cité alors ?

Démocrite — Je crois que c’est parce que tous les hommes ne vivent pas aux mêmes endroits. Regarde déjà comme les gens sont différents en fonction des quartiers. Tu imagines si toutes les Cités et tous les Empires devaient être effacés par une seule Super-Cité…

L’ami — Tu l’as dit Démocrite !

Démocrite Rires. Regarde par exemple, la vie est plutôt dure ici. Quand nous nous battons, c’est pour notre salut. En Perse, j’ai vu que le confort est tel, que les gens ne se soucient plus de cela, ils se battent pour le roi, obligés par leurs satrapes. Quand on ne se bat pas pour la même chose, on ne peut pas bien vivre ensemble.

L’ami — C’est sûr, c’est sûr… Et au final, après toutes ces leçons, quel est ton plus beau souvenir de voyage ?

Démocrite — Je me souviens d’un jour où la nuit s’était mise sur mes genoux, où je l’ai aimée. J’entendais l’odeur des fausses vierges qui se cachent derrière les drôles de conventions que les gens ont chez eux. Je me suis rendu compte que mes yeux, mon ouïe et mes oreilles, se faisaient berner par le jeu de tous les jours. Seule la vérité des atomes peut être certaine. Je me suis rendu compte que je pouvais utiliser l’œil de mon esprit. C’est peut-être pour ça que suis parti en voyage, délaisser le superflu, trouver l’essentiel et m’y engager. Et c’est peut-être pour cela que je suis rentré, pour m’y engager mieux. Demeurer simple, chez moi, trouver cette épure et la proposer autour de moi. Enfin, te la proposer à toi, puisqu’il faut bien commencer par quelqu’un ! Rires.

L’ami — J’ai toujours adoré ton rire ! Les deux amis se quittèrent avec dans l’œil la promesse de se revoir bientôt.

Entretien imaginé par Adrien Monat