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Henri Michaux, Voyager contre

Les entretiens imaginaires veulent imaginer la parole de penseurs disparus. Prolonger, dérouler et réinventer l’esprit de ces hommes. Rêver de ce qu’ils auraient dit des thèmes d’étude de la revue.

Rotterdam. Deuxième embarquement. Sur Le Victorieux, un dix mille tonnes, d’une belle ligne, que les Allemands viennent de livrer à la France. On est quatorze dans un petit poste d’équipage, à l’avant. Camaraderie étonnante, inattendue, fortifiante. Brême, Savannah, Norfolk, Newport-News, Rio de Janeiro, Buenos Aires.

Au retour à Rio, l’équipage qui se plaint d’être mal nourri refuse de continuer et en bloc se fait porter malade. Par solidarité, il quitte avec eux le beau navire... manquant aussi de la sorte le naufrage qui aura lieu vingt jours plus tard au sud de New York.

Alors il rencontre Henry.

(Henry est un personnage dont on parle peu pour raconter Michaux. Henry avait la vocation littéraire, il voulait devenir écrivain, il y travaillait, mais la seule ambition de faire un poème suffisait à le tuer. Admirant la parole de Michaux il lui demanda d’écrire pour lui, de signer de son nom. Henri se serait pris alors au jeu d’Henry qu’on oublia. Certains parlent de pseudonymes, mais Michaux ne réussit jamais à trouver un pseudonyme qui l’englobe, lui, ses tendances et ses virtualités.)

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Henri Michaux - F.V.

Toi ?! Eh bien, tu as dû en voir des choses... où étais-tu tout ce temps ?

Oh ! Pièges de la nature, qui nous laissent aller pour nous retrouver bientôt… Pour dire vrai, on ne se lance jamais assez loin.

J’ai vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la Magie, un peu moins à Poddema ; Ou beaucoup plus. Les dates précises manquent. Ces pays ne m’ont pas toujours plu excessivement. Par endroit j’ai failli m’y apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on ne saurait assez s’en méfier. Je suis revenu chez moi après chaque voyage. Je n’ai pas une résistance indéfinie.

Je te reconnais bien. Mais dis-moi, comment te rends-tu là-bas ? Je me le suis souvent demandé.

Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme (dans le melon, un cœur battait). S’il y a du poil, il y aura de la chaleur. S’il y a de l’eau, il n’y aura pas de pattes.

Le réel est toujours en dessous de l’essence. Tout enfant sait cela.

Moi, je préférerais quand même prendre les transports.

Ne fais pas le fier. Respirer c’est déjà être consentant. D’autres concessions suivront. Aux éternels distraits d’aller aux distractions…

Tu penses qu’on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de ton âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n’a nul besoin de s’en aller là-bas et que c’est pour ça qu’on aurait creusé des tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu’il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour…

Il faut faire grande attention aussi à la mer. Les jours de tempête, on a coutume de faire la promenade des falaises. Et quoique la mer soit pleine de menaces, malgré le va-et-vient de ses forces qui semblent grandir à chaque instant, le spectacle est beau et somme toute réconfortant.

« Non ! » fit le hanneton et toute la galaxie disparut. Impossible d’en retrouver une trace.

Eh, mais ne te fâche pas ! Je ne voulais pas que tu prennes ça comme ça. Je te donne mon avis, il vaut ce qu’il vaut… Qu’est-ce que tu as, à la fin ?

Il y a urgence. Je voudrais. Je voudrais quoi que ce soit, mais vite. Je voudrais m’en aller. Je voudrais être débarrassé de cela. Je voudrais repartir à zéro. Je voudrais en sortir. Pas sortir par une sortie. Je voudrais un sortir multiple, en éventail. Un sortir qui ne cesse pas, un sortir idéal qui soit tel que, sorti, je recommence aussitôt à sortir.

Parfois il arrive que je renaisse avec colère… et peu après l’on me change en un autre sans force. Et toujours, et sans cesse. En tonnes, tu m’entends, en tonnes, je leur arracherai ce qu’ils m’ont refusé en grammes. Ah comme on détesterait moins les hommes s’ils ne portaient pas tous figure.

C’est drôle, je te croyais moins pressé, on dirait que quelque chose te pousse. Pourquoi voyages-tu ?

Pour un rien : Contre.

New York vu par un chien doit se baisser

… qu’est-ce qui t’as décidé alors ?

Le drame du microséisme d’une minute raté dans un après-midi difficile.

En voilà encore une lubie, ce qui est bien c’est d’y aller, d’une manière ou d’une autre… et moi qui voudrais tellement partir...

Quelque chose, il me semble bouge à ces mots. C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie.

Eh, dis-moi un peu, qu’as-tu ramené de tous ces pays ?

Je me mis à convoyer une troupe considérable. Mais ce que je transportais, je ne le sais. Toutefois, à force de la secouer et de la rouer de coups, je finis par en apercevoir quelques corps :
L’auroch, la Parpue, la Darelette, l’Épigrue, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, l’Émeu avec du pus dans les oreilles, la Courtipliane avec sa démarche d’eunuque ; des Vampires, des Hypédruches à la queue noire, des Bourrasses à trois rangs de poches ventrales, Chougnous en masse gélatineuse, des Peffils au bec en couteau ; le Cartuis avec son odeur de chocolat, des Daragues à plumes damasquinées, les Pourpiasses à l’anus vert et frémissant, les Baltrés à la peau de moire, les Babluites avec leurs poches d’eau, les Cacites avec leurs cristaux sur la gueule, les Purlides chassieux et comme décomposés, avec leur venin à double jet, l’un en hauteur, l’autre vers le sol, les Caja et les Bayabées, sortant rarement de leur vie parasitaire, les Paradrigues, si agiles, surnommés jets de pierre, les singes Rina…

C’est vrai que tu regardais toujours les docus. Mais ne me dis pas que tu es resté à l’écart des gens. Et les étrangers alors ? Cela doit être tellement sympa de voir du monde.

On sent d’abord le plaisir émaner d’eux. Mais comme ils ne sont pas habitués à s’exprimer, surtout avec les étrangers, il vient d’eux, avec peu de paroles, un plus abondant gloussement, plein d’excellents sentiments à n’en pas douter. Comment être droit et dévoilé avec des inquisiteurs et des ignorants ?

Tu n’es pas encore assez intime avec toi, malheureux, pour avoir à communiquer. Oh monde, monde étranglé, ventre froid !

Tu exagères, je suis sûr que ce n’était pas si terrible.

La situation voici comme elle était. C’était les Indes, mais Varry au travers et il fallait faire le trajet par la côte, en terre ocre. Après une bonne heure de marche, arrivé vraisemblablement près du but, je demande à une indigène : « Quelle distance d’ici à B… ? » Elle, muette, sur la défensive. Je répète : « Quelle distance ? — Six empouses, répond-elle enfin. — Six quoi ? — Six empouses. » Ah ! (Quelle mesure est-ce qu’une empouse ?) Tout était à refaire, et ça n’en valait pas la peine, ça n’allait durer que quelques instants et pourtant il fallait bien s’adapter, et toujours ses changements brusques. Ce n’est pas un si grand mal de passer de rhomboèdre à pyramide tronquée, mais c’est un grand mal de passer de pyramide tronquée à baleine ; il faut tout de suite savoir plonger, respirer et puis l’eau et froide et puis se trouver face à face avec les harponneurs, mais moi, dès que je voyais l’homme, je m’enfuyais.

C’est qu’ils ne doivent pas voyager eux, ils n’ont pas l’habitude ! Tu te rends compte, nous on a des agences de voyages, des guides, des retours d’expériences… Tout le monde ne peut pas être aussi équipé. Quoi ? Là-bas ils voyagent comme nous ?

Quand un Aravi part en voyage, les gens qui le connaissent intimement le saluent, la règle veut qu’on le salue. En d’autres circonstances, on n’est pas tenu de saluer. Mais comme ils sont fiers, même dans ce cas, ça leur est fort pénible et beaucoup préfèrent payer l’amende.

Quand l’Émanglon voyage de jour, c’est enfermé dans un colis. Il hait le soleil (sauf dans la forêt où il est en miettes) et l’idée de lui rendre un culte ne serait jamais venue à un Émanglon. D’ailleurs, il se sent observé dans la lumière mauvaise du soleil. Et il déteste être observé.

Il y a des gens qui ont des propriétés magnifiques, et je les envie. Plusieurs même s’en doutent à peine.

Et maintenant, alors ? Tout cela est terminé pour toi à ce que je vois. Tu t’es rangé ?

Je m’ennuie vite à présent en voyage. Tant de déjà vu, et un certain vieillissement jusque dans l’œil peut-être ! Je peux l’arranger moi-même leur pays. De la façon qu’ils s’y prennent il y a toujours trop de choses qui ne portent pas.
Je voyagerais à nouveau, plus comme avant, mais brulant toutes les stations ou à peu près, m’arrêtant le temps de demander du feu et encore pas toujours, simplement pour voir les gestes tandis que moi je resterais muet, mais regardant, regardant intensément, et regardant, et réfléchissant. Ca me suffirait, non ça ne me suffirait pas, mais le dégoût que j’ai à communiquer, à chercher à entrer dans ce qu’on me communique, à être pris dans le piège des communications, m’empêcherait de descendre.

Comment dire cela ? On ne m’invite plus dans le monde. Après une heure ou deux… voilà que je me chiffonne. Je m’affaisse, je n’y suis presque plus. Les nés-fatigués me comprendront

Alors Henry s’en alla, cherchant ses idées.

Entretien imaginé par Louis Vitalis [1]