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Explorer des mondes possibles ?

Pierre Fasula est docteur en philosophie. Il a rédigé une thèse intitulée : Musil, Wittgenstein : l’homme du possible. Il est chercheur au Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne. Il se propose ici d’interroger la possibilité de voyager par la pensée dans des mondes possibles.

La préparation au voyage

L’idée de « mondes possibles » semble dorénavant faire partie du paysage aussi bien de la philosophie [1], d’où elle est née [2], que d’autres domaines, notamment la littérature [3]. Mais peut-on explorer ces mondes possibles ? Peut-on voyager dans les mondes possibles ?

En apparence, la question porte sur la possibilité au sens de la capacité à le faire : quelles sont les capacités qui seraient requises pour entreprendre ce genre d’exploration, de tels voyages ? Les capacités en question ne sont d’ailleurs pas tant techniques que mentales : la question ne porte pas sur des moyens de transport d’un autre genre, mais sur notre imagination, dans son usage « pur » ou, par exemple, en relation avec la pratique de l’écriture. Cependant, nous comprendrons autrement cette question, d’une manière plus critique à l’égard de l’idée de « mondes possibles » : y a-t-il des mondes possibles que nous pourrions explorer ? Non pas qu’il faille faire le tri, parmi les mondes possibles, entre ceux que nous pourrions explorer et ceux que nous ne pourrions pas explorer, mais interroger le sens même de « mondes possibles » et par conséquent celle de leur exploration.

Nous soutiendrons que l’on ne peut pas « explorer des mondes possibles », « voyager dans les mondes possibles » : ce n’est pas que nous en serions incapables, techniquement ou mentalement, mais parler d’une exploration ou d’un voyage dans les mondes possibles résulte d’une mécompréhension de ce que sont les mondes possibles.

L’idée est pourtant séduisante : quoi de plus fascinant qu’un voyage, qu’une exploration de mondes possibles, par-delà l’exploration d’un pays, d’un continent ou d’une planète éloignés ? Le problème est peut-être justement là, dans cette manière de penser les mondes possibles sur le modèle des pays, des continents ou des planètes éloignés. Il est vrai qu’on parle parfois d’« autres mondes », mais cela renvoie alors à d’autres régions du monde dont l’éloignement est tel que cela nous fait dire que ce sont d’autres mondes. Qu’en est-il alors des mondes possibles ? Cette expression ne désigne justement pas des régions éloignées de notre monde, mais d’autres mondes que le monde. Autrement dit, « mondes possibles » appartient à une autre catégorie que « région », « pays », planète ». Explorer des mondes possibles ne peut donc signifier explorer des régions plus éloignées encore que les planètes les plus éloignées. Faut-il alors parler de l’exploration d’autres mondes que le monde, que notre monde [4], comme s’il y avait plusieurs mondes, dont le nôtre, mais aussi d’autres mondes ? Ces autres mondes sont-ils des mondes réels ou des mondes possibles ? Que signifierait alors « voyager dans d’autres mondes réels qui ne sont pas d’autres régions du monde » ? Et « voyager dans d’autres mondes possibles » ?

Outre le fait que l’idée même « d’autres mondes réels » nous semble problématique, ces voyages dans d’autres mondes « réels » restent pensés sur le modèle des voyages dans des régions éloignées. On notera qu’un monde « parallèle » se situe sur le même plan, dans le même espace, que le monde (notre monde) auquel il est censé être parallèle. Mais le problème qui est le nôtre est différent : y a-t-il quelque chose comme des mondes possibles dans lesquels nous pourrions voyager ?

Tout l’intérêt du livre de Stéphane Chauvier [5], Le sens du possible, est de montrer que non, sur la base d’une analyse conceptuelle de la notion de monde possible et de son origine dans l’histoire de la philosophie et de la théologie.

Son point de départ réside dans deux faits. Tout d’abord, il faut noter qu’imaginer des chimères est une chose, juger de leur possibilité en est une autre : nous pouvons très bien imaginer tel ou tel animal mythologique, Pégase ou la Gorgone, sans que cela engage nécessairement un jugement de possibilité à leur égard. Ensuite, il n’empêche qu’une connexion peut être faite entre les deux, connexion dont la possibilité n’a pourtant pas toujours été le cas :

[C]e n’est, semble-t-il qu’à un moment donné de l’histoire de la pensée humaine qu’une question comme : « Serait-il possible qu’un cheval ailé existât ? » est devenue accessible. […] Il ne fait guère de doute qu’un usage nouveau du mot « possible » s’est introduit dans la pensée humaine en liaison avec le concept d’un Dieu créateur tout-puissant [6].

Cet usage nouveau est le suivant : est possible ce que Dieu peut faire ou créer. Par conséquent, un monde possible est un monde que Dieu peut créer.

Cette connexion avec la théologie a ses mérites et ses limites. D’un côté, elle montre que ce sens de « possible » n’a plus rien à voir avec ce qui est possible dans ce monde, en vertu de la réalité, puisque la puissance divine n’est pas limitée par la création :

La notion d’un Dieu créateur tout-puissant permet donc, non seulement d’extraire le possible du monde, de l’installer dans une manière d’a-cosmicité, mais également de l’extraire de tout monde, de l’encapsuler [7].

On parlera donc de « possibles purs » et non plus de « possibles ontiques », c’est-à-dire dépendants de l’état du monde. Mais d’un autre côté, il est évident que cette perspective doit être laïcisée, la question étant alors : en quel sens peut-on parler de « possibles purs » et donc de « mondes possibles » indépendamment de la théologie ? La solution proposée par Stéphane Chauvier passe par l’analyse du rapport entre le possible et la toute-puissance divine :

[L]e possible sert à définir le champ de la puissance divine : Dieu est tout-puissant en ce sens qu’il peut tout ce qui est intrinsèquement possible […]. Ce qui est possible n’est donc pas tel, parce qu’il est objet ou terme de la puissance divine, mais c’est, à l’inverse, parce que le possible est tel de soi qu’il est un terme ou un objet de la puissance [8].
Autrement dit, ce n’est pas Dieu qui fait que telle ou telle chose est possible, mais c’est le fait que telle ou telle chose soit possible qui fait qu’elle peut être l’objet de la puissance divine. La conséquence est alors la suivante : il faut interroger la consistance interne de ce qui prétend à la possibilité. Or de quoi faut-il interroger la consistance interne, si ce n’est de descriptions comme « un cheval ailé », « des funambules volants », « un monde dans lequel… » [9] ?

L’analyse de Stéphane Chauvier se révèle être profondément déflationniste. Les « mondes possibles » ne se réfèrent pas à d’autres mondes que le nôtre, mais sont des « descriptions de monde », dont la consistance interne réside en dernière instance dans leur non-contradiction. Par conséquent, « il n’y a pas un monde des possibles dont nous cherchons à connaître les habitants. Mais il y a des descriptions réelles, descriptions dont nous sommes les auteurs. » [10]

Avec une telle perspective, n’a-t-on pas tout perdu tout lien avec l’idée de voyage et qui plus est de l’idée de voyage dans des mondes possibles ? D’un côté, il est clair que l’idée de « voyage dans des mondes possibles » n’a plus de sens : on ne voyage pas dans des descriptions ! Mais d’un autre côté, cela permet de comprendre l’usage que l’on pourrait faire des « mondes possibles » – mais bien compris – lors de voyages réels. Nous soutiendrons dans un dernier temps que ces descriptions consistantes de monde sont en réalité des préparations au voyage.

Nous nous appuierons sur deux éléments des analyses de Stéphane Chauvier. Tout d’abord, il est nécessaire d’approfondir l’analyse de ces descriptions de « possibilités pures », dont un exemple est les mondes possibles. De quoi sont-elles les descriptions ?
Que découvre-t-on lorsqu’on découvre qu’un cheval ailé est possible et qu’un cercle carré est impossible ? La réponse est qu’on découvre que la description « cheval ailé » pourrait être la description de quelque chose, autrement dit qu’elle est un concept possible de chose, un concept dont nous aurions pu être équipés si l’occasion de l’appliquer nous en avait été offerte par ce qui est. Par contraste, en découvrant qu’un cercle carré est impossible, ce qu’on découvre, c’est que la description « cercle carré » ne pourrait pas être la description de quelque chose, qu’elle n’est pas un concept possible de chose, qu’elle n’est pas un concept dont nous aurions pu être équipés [11].

Ces descriptions de possibilités pures, dont celles de mondes possibles, ne sont pas les descriptions de choses qui existent de fait dans ce monde, ni même d’ailleurs de choses qui pourraient exister dans le monde [12]. Ce ne sont pas des descriptions de choses possibles ou réelles, mais ce pourrait être des descriptions de quelque chose. Ou pour le dire avec la notion de concept, ces descriptions ne fournissent pas des concepts de choses réelles ou possibles, mais des concepts possibles de choses.

Quel rapport alors avec le voyage ? Ces descriptions de mondes possibles ou de choses possibles nous fournissent des concepts possibles de mondes ou de choses, qui sont des équipements possibles pour nos voyages. Il n’est pas sûr (et il est même fort peu probable) qu’on ait à utiliser de tels équipements, c’est-à-dire que le monde fournisse des occasions de les utiliser. Mais ces équipements possibles peuvent enrichir nos équipements réels, ces concepts que nous utilisons selon les occasions. Autre manière de dire qu’en imaginant des mondes possibles et des choses possibles, on se prépare à voyager, on s’équipe mentalement en vue de voyages qui fourniront peut-être l’occasion d’utiliser cet équipement et à côté desquels on passerait si l’on ne disposait pas de tels concepts possibles.

Pierre Fasula
Université Paris 1