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Inventaire des écritures de voyage

Stéphane Courant est docteur en anthropologie. Il a rédigé une thèse intitulée : approche anthropologique des écritures contemporaines de voyage. Il enseigne actuellement à l’Université Slipakorn de Bangkok. Il se propose ici d’étudier les différentes formes d’écritures du voyage d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Tenter un inventaire des écritures de voyage peut paraître quelque peu présomptueux tant la diversité des écritures est grande. Dans cet article nous allons tenter d’en cerner quelques-unes, non pas dans l’intention de faire œuvre ethnographique, mais surtout pour montrer le lien étroit qui unit voyages et productions scripturales. Cette richesse souligne de fait,- cette capacité qu’a le voyage de libérer chez le nomade d’un temps une envie d’écrire, une nécessité de noter un quotidien, bref de laisser une trace de cette expérience itinérante.

Les supports des écritures sont aussi nombreux que les fonctions associées à ces écritures. Pour en percevoir la versatilité, nous allons les présenter via une approche historique, en convoquant parfois des personnages célèbres, mais en faisant surtout appel à monsieur et madame tout le monde. Les écritures de voyage ont ce gros avantage d’être des écritures libres où chacun-e peut s’investir à sa manière. C’est une pratique disharmonique, où il est difficile pour l’anthropologue ou le sociologue de trouver la clef. Les typologies y sont toujours approximatives et ne contentent jamais totalement l’exigence scientifique. Face à ce constat accablant pour le métronome de la méthodologie, la seule solution est de se laisser aller à une balade succincte des écritures de voyage d’hier et d’aujourd’hui.

Les écritures d’hier

Il serait audacieux de vouloir dater ou de donner une période approximative des premières écritures de voyage. En effet, noter les caractéristiques du chemin parcouru, les particularités de la géographie environnante, s’efforcer à décrire les rencontres, à récapituler les spécificités culturelles des sociétés traversées, communiquer les enthousiasmes ou les peurs avec le monde animal, en somme aborder tout ce qui est en dehors de son groupe d’appartenance dans une production scripturale est chose essentielle dans les premiers récits de voyage. L’œuvre de référence pour la culture occidentale est évidemment Historia d’Hérodote qui par ses descriptions va inspirer et nourrir une curiosité essentielle aux futurs explorateurs. Ces explorations marines ou terrestres auront chacune leur récit. Que ce soit le récit fantasmé ou réel de Christophe Colomb, ou celui des premiers ethnographes avec les descriptions des civilisations africaines ou sud-américaines tels que Theodor Koch-Grünberg, tous ont produits des œuvres ayant pour principales fonctions de décrire, d’informer et d’archiver des faits culturels.

Face à cette production qui s’est peu à peu transformée en œuvre scientifique, on ne peut mettre de côté la correspondance des écrivains. Là aussi, lister toutes les correspondances des écrivains voyageurs est chose colossale : entre Flaubert lors de son voyage avec Maxime du Camp à la correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, des centaines voire des milliers d’œuvres sont autant de chemins littéraires que d’approches personnelles sur le voyage. On notera cependant la grande différence entre l’œuvre scientifique et la correspondance, cette volonté pour le premier de se cacher derrière des faits alors que le second livrera au fur et à mesure des siècles un « je » de plus en plus intime.

La correspondance des grands écrivains est bien souvent chose noble. A l’inverse, la carte postale demeure, elle, bien populaire et peu étudiée. Production bien singulière, qui s’est développée dès le XIXe siècle (1869), la carte postale [1] a su gagner tous les pans de la société occidentale pour faire partie du rituel du voyageur. Dire que l’on écrit de tel ou tel endroit, signaler en quelque sorte sa présence en tel lieu, envoyer un petit mot aux collègues restés à besogner apparait comme un geste essentiel, celui de faire perdurer un lien social alors que l’on est physiquement absent. Les cartes postales sont en cela une écriture performante, en peu de mots et sur un petit support, elles arrivent à donner des nouvelles, à livrer un message suffisant pour informer et maintenir le lien social. Symbole de distinction aurait pu dire Bourdieu – après tout cela montre ceux qui partent et ceux qui restent – elle est au même titre de la correspondance une production qui a quelque peu vacillé au XXIe siècle.

La carte postale et la correspondance ont en commun d’être écrites par un voyageur à l’intention d’un destinataire, mais un matériau inverse ce rapport : les alba amicorum. Comme j’ai pu le décrire dans l’article Les Alba amicorum, du témoignage amical à la constitution d’un réseau social [2] avec l’exemple de l’album de J. Derramout, les alba amicorum sont de petits livres ou carnets accompagnant les étudiants le long de leurs pérégrinations académiques du XVIe siècle. Ils permettaient de relever et de collectionner autographes, messages d’amitié, dessins, etc. offerts par des confrères et autres membres de la haute société. Objet singulier, interrogeant la notion d’amitié, l’album amicorum était à la fois un laissez-passer et un faire-valoir du réseau social mobilisé par son propriétaire.

Cette production si spécifique a donné naissance par la suite à une autre pratique scripturale, celle des livres d’or. Toute personne qui s’est rendue un jour dans une salle d’exposition a pu constater qu’il y a bien souvent, à la sortie, un livre ouvert au regard de tous et disposé ainsi pour accueillir un message de la part des visiteurs. On peut y lire les impressions, les évaluations, les remarques positives ou négatives. La même chose existe pour des restaurants et des hôtels. Absent ou omniprésent selon la pénétration touristique, le livre d’or a un rôle et des fonctions particuliers au sein de la communauté de voyageurs : il témoigne des passages successifs ; il transmet des informations précises telles que les trucs et astuces (une forme de mètis [3] du voyageur) ; il cumule les multiples conseils et autres savoir-faire pour constituer de fait un ensemble d’éléments de références pouvant influencer les décisions futures du voyageur. Il participe en quelque sorte à une légitimation de choix et de pratiques.

Là aussi, on ne peut que constater que depuis l’arrivée du numérique ce support se fait de plus en plus rare au détriment d’une interface sur les sites Internet.

Écritures d’hier et d’aujourd’hui

Si la correspondance papier s’est étiolée et si l’envoi des cartes postales résiste tant bien que mal à l’usage des nouvelles technologies, on ne peut pas en dire autant des alba amicorum et des livres d’or. En effet, ces deux dernières écritures ont totalement évolué. Seules les fonctions sociales des alba amicorum ou des livres d’or demeurent, mais avec des supports totalement différents – nous le verrons par la suite. A l’inverse, il y en a une production scripturale qui semble traverser les âges : les carnets de voyage.

Les carnets de voyage semblent être le matériau indéfectible, l’adjuvant indispensable à de nombreux types de voyages qui connaissent une promotion permanente de la part des grands acteurs du tourisme et de l’édition. Il faut dire qu’entre la publication de carnets de voyageurs célèbres comme Titouan Lamazou, la tenue de festival sur les carnets de voyage tels que le « festival d’extraordinaires voyageurs », le marchandising développé autours de certains types de carnets tels que les carnets de moleskines, les prix consacrants le meilleur carnet de voyage (comme celui du journal Libération) ou bien encore les nombreux ateliers où l’on initie un large public à réaliser un carnet de voyage, ont largement participé à cette surexposition de ce matériau. D’où l’intérêt de nombreux chercheurs de se pencher sur cette production. Mais tout un chacun reconnaîtra qu’il s’agit d’une production bien spécifique, celle des carnets de voyage de carnettistes favorisant avant tout la recherche esthétique et laissant une place plus que significative aux aquarelles, aux collages et autres artifices respectant les codes du genre.

La difficulté du carnet de voyage est justement dans la définition même de l’objet, qu’est-ce qu’un carnet de voyage ? Est-ce le simple ouvrage qui recueille les notes quotidiennes, qui amasse tel un carnet herbier les souvenirs de l’expérience vécue, un simple bloc où est annoté ou noté quelques remarques ou numéros de téléphone, adresses de courriels ou postales…

Pour l’ouvrage Approche anthropologique des écritures de voyage [4], j’ai constitué un corpus de carnets de plusieurs backpackers. Cet ensemble de carnets de voyage m’a permis ainsi de souligner quelques caractéristiques de cette production scripturale.

Loin de toute production codifiée et normalisée des carnets de voyage publiés, j’ai réalisé mon corpus par le biais du terrain. Il s’agit d’écritures brutes. L’intention des auteurs-voyageurs était avant tout de prendre des notes, d’écrire et de décrire leur quotidien sans aucune prétention à une quelconque publication ou reconnaissance de professionnels de l’édition. L’ensemble des backpackers – hommes et femmes – qui m’ont confié leurs productions a privilégié à l’essentiel le récit, l’écriture quotidienne. Le dessin faisant parfois quelques incursions ci et là, tout comme le collage de cartes postales ou autres éléments, qui au demeurant nécessite une analyse bien spécifique.

Mais avant de nous lancer dans un sommaire analyse du contenu, je préfère m’attarder sur quelques pistes relatives à l’écriture du carnet, notamment sur les rites scripturaires des écrivains-voyageurs.

Grâce à l’observation et aux entretiens, on se rend compte que la prise d’écriture n’est pas chose anodine et qu’elle se réalise autour de petits rituels scripturaux.

Par rituel, je sous-entends que chaque carnettiste se plie à une forme d’injonction les obligeant à inscrire pour chaque prise d’écriture la date, l’heure, le lieu. C’est un peu le rituel d’amorçage de l’écriture, mais aussi qui permet d’arrêter les écritures antérieures. Il y a cette obligation de commencer chaque jour un nouveau bilan, une nouvelle synthèse de la journée écoulée. Dans tous les carnets de voyage, on retrouve cette nécessité de produire un récit marqué par le quotidien. À chaque jour correspond un paragraphe, une notation. De fait, on se rend compte que dans cette construction du récit en principe libre de toute contrainte, s’immiscent peu à peu des impératifs, des obligations élaborant des normes scripturales de ce que doit être un carnet de voyage.

Cette exigence de récit quotidien fait écho à la discipline qu’impose le journal intime. Les diaristes apparaissent alors, comme le souligne si bien Philippe Lejeune [5], comme des fonctionnaires de l’écriture. Pour les carnettistes, nous n’en sommes pas loin. Cependant, les aléas du voyage obligent parfois à l’arrêt momentané du récit quotidien. On se rend compte alors que pour un certain nombre d’auteurs des stratégies sont mises en place. Dans le cas où un arrêt survient, quelques-uns vont résumer ou faire une synthèse pour tendre vers un récit cohérent reprenant l’ordre des faits énoncés lors des dernières inscriptions. Mais d’autres encore (la grande majorité) vont élaborer des stratégies de camouflage. Un faux est établi, on corrige la date, on cache l’absence de récit en utilisant le présent. On fait comme si l’on avait bien effectué son récit le jour même. Peu importe, personne ne le saura et le carnettiste ne s’en rappellera que si un anthropologue vient l’interroger.

Ces éléments liés aux secrets de l’écriture sont d’ailleurs révélateurs des représentations qu’ont les carnettistes de leurs productions. Après tout, un carnet est-il un journal de bord, un journal de voyage, un cahier intime, qu’est-il exactement pour les carnettistes ?

La réponse n’est pas évidente, mais dans tous les cas, tous lui accordent une nomination positive, il n’est jamais qualifié de carnet de touriste. Seul Stendhal peut s’enorgueillir de cette qualification. Si je me suis interrogé sur la nomination du carnet, c’est pour savoir, justement, de quelle nature est cet objet ? Est-il un objet à montrer, à faire lire, à garder pour soi ? De fait, on se rend compte que cet objet anodin au départ se révèle être un objet au statut paradoxal : il est à la fois un carnet de voyage contant les expériences du quotidien et un journal d’un voyage avec soi-même retraçant une intimité face à l’expérience de ce quotidien. La difficulté est de savoir où commencent le contrôle et l’inhibition de l’écriture. Il n’y a pas à douter d’un rapport singulier au secret, on n’écrit pas tout… On peut alors saisir les raisons qui poussent des carnettistes à le ranger dans un placard afin de le cacher ou de l’oublier. On le cache au regard des autres, mais aussi du sien : le carnet est une trace d’une expérience qui est aujourd’hui valorisée, mais qui demain peut désappointer.

En effet, au-delà des grandes thématiques que l’on retrouve dans chaque carnet – concernant tout autant les rencontres ou les confrontations à l’Autre et au Même (le touriste), les aléas du voyage, le rapport à la nature et à l’environnement ou bien encore à la nourriture, bref un ensemble de thématiques que je ne peux développer dans cet article, – le carnet de voyage est une archive personnelle où le voyageur livre des confidences, des secrets rédigés à demi-mot. Il retrace les multiples interrogations ou affirmations de l’auteur révélant les inconstances du ‘je’. Comme le rappelle George Gusdorf, toute écriture est une écriture d’un moi, le carnet de voyage en délivre quelques-uns.

Ainsi, les carnettistes laissent entrevoir des sentiments bousculés par l’expérience du voyage même si certains affichent une assurance avec un ‘je’ conquérant, les aléas vont très vite les éprouver et transformer les certitudes en sentiments de perte, de doute. Pour beaucoup, les quelques épanchements ou confessions trahiront les interrogations ponctuant les multiples pistes d’une recherche de soi. Ainsi, à côté de cette perte, cette conquête ou bien encore de cette recherche de soi [6], il arrive que certains carnettistes livrent un autre ‘je’, exprimant une nouvelle humeur ou sentiment, celui du sentiment d’existence. Ce dernier est proche de ce que la culture nippone nomme le satori. Cela désigne littéralement une illumination soudaine, un réveil brusque, un éblouissement de l’œil. Jack Kerouac l’a parfaitement illustré,- dans son livre Satori à Paris. Dans cet ouvrage, Kerouac s’aperçoit de retour chez lui, qu’il a reçu au cours de son voyage, une sorte d’illumination, un satori. Ne sachant pas à quel épisode précis attribuer cette révélation, il va essayer de retranscrire les différents épisodes qui auraient provoqué ce sentiment. Hélas, Kerouac n’écrivait pas de carnet, sans cela il aurait sans aucun doute retrouvé ce moment clef de son voyage.

Avec le carnet de voyage nous sommes donc dans le registre d’une écriture intime, une écriture pour soi s’approchant parfois du travail des diaristes. Elle est en soi à l’opposé d’une autre écriture qui se veut publique et qui n’existe bien souvent que par son accumulation aux autres. Je veux parler ici des graffiti touristiques. Combien de monuments, de lieux hautement touristiques sont le témoignage de ces écritures de contrebandes, ces écritures qui témoignent d’un passage et d’un mimétisme social.

On retrouve ainsi toujours le même procédé : initiales et date sont apposées dans un espace qui a été approprié par une accumulation d’une volonté scripturale de voyageurs. Elle répond à cette volonté ou cet impératif de témoigner de son passage, une forme d’injonction scripturaire d’un « j’étais là ». Une écriture destinée à qui ? À soi-même au cas où l’on revienne sur ce lieu élu comme le faisait Rétif de la Bretonne [7]. Le plus surprenant est que même si les autorités font la chasse à ces témoignages, il y a toujours un nouveau support qui peut recevoir ces envies : troncs d’arbre, plantes (feuilles de cactus), etc.

Au-delà de ces deux écritures et de leurs supports respectifs, une autre forme d’écriture peut s’insérer dans cet inventaire des écritures : les tatouages. En effet, il est surprenant de voir la corrélation entre premier tatouage et voyage. Nombre de backpackers ont ainsi réalisé leur première écriture ou marque corporelle lors d’un voyage. Une marque matérialisant l’expérience vécue. Le voyage a été souvent l’occasion de franchir le cap, celle de modeler, d’esthétiser ou tout simplement de marquer son corps, sa peau. Ce n’est pas tant une écriture sur soi qui est réalisée, mais plus une frontière symbolique qui a été constituée entre un avant et un après. La marque rappelle alors étrangement ce que l’on retrouve dans de nombreux rituels de passage comme l’a si bien illustré le travail de David Le Breton [8].

Le tatouage a aussi cette particularité d’être – en principe – permanent. Il fait partie de ces écritures qui durent, que l’on affiche ou que l’on cache. Et même s’il est produit aujourd’hui, il a cette singularité qu’il pourra se lire demain.

Écritures d’aujourd’hui et de demain

Les nouvelles technologies de communication ont changé la donne sur les écritures de voyage. Si le support est totalement nouveau, qu’en est-il de la fonction de l’écriture de voyage ? Du rapport à l’écriture pendant un voyage ? Que devient la frontière entre écriture publique et privée ? Qu’a changé la communication numérique avec les blogs et les réseaux sociaux ?

Depuis l’arrivée du numérique et de l’Internet, la communication en voyage et plus spécifiquement l’écriture a totalement évolué. Loin de la relation épistolaire nécessitant un temps pour la rédaction et un temps pour la réception, nous sommes passés dans une communication de l’instant où l’auteur du blog peut se targuer d’un « je suis ici ». Le voyage, la distance, n’est plus un frein à l’immédiateté du message.

Au premier abord, les blogs de voyage présentent de nombreuses similitudes avec les carnets de voyage. Cependant, de par son interactivité avec les lecteurs, le blog de voyage demeure un matériau bien différent. Si pour le carnettiste, l’écriture peut se confondre avec une écriture intime proche de l’écriture du diariste, le blogueur lui est bien conscient que sa production quotidienne est successible d’être lue par des proches et par des inconnus. La nature du contenu est donc bien différente et les attentes également. En effet, alors que le carnettiste peut confier librement ses doutes, ses échecs, ses questionnements intimes à son carnet, le blogueur de voyage se cantonne, la plupart du temps à un récit informatif, très pragmatique, livrant ici ou là, quelques ressentis personnels. L’écriture a alors une fonction bien singulière, celle de présenter le voyage et non le voyageur. L’intimité étant limitée, le blogueur voyageur fait appel à de nouveaux éléments pour personnifier, un tant soit peu, le récit de son expérience.

D’où une importance accrue des photographies. Soleil couchant, paysages majestueux, personnages incarnant l’authenticité du pays traversé, animaux et flores exotiques, bref tous les poncifs photographiques sont convoqués. Les photographies ne sont plus seulement des illustrations, mais des attributs comblant les absences du récit intime – on remarquera par ailleurs que ces photographies ne prennent que très rarement comme sujet un quelconque aspect négatif du voyage. Mais au-delà de la recherche esthétique ou de l’acte photographique en général, elles demeurent une preuve du passage du voyageur. Elles valorisent l’expérience et en particulier le blogueur. À travers le voyage et le témoignage du voyage, c’est aussi la réussite personnelle qui est affichée. Le blogueur, comme le qualifierait E. Goffman, présente la meilleure face possible. Une face qui, par ailleurs, conditionne également la relation avec les lecteurs. En effet, la grande majorité des blogs possède une rubrique livre d’or. Les amis, les proches peuvent ainsi laisser un message d’encouragement, de félicitation suite à la lecture et au visionnage du blog. Là aussi, pas de message négatif. On affiche sa complicité, on témoigne de sa bienveillance.

C’est ici que l’on peut trouver une particularité importante du blog par rapport à de nombreuses autres écritures de voyage, son interaction directe avec autrui [9].
Cette particularité est par ailleurs le moteur même des réseaux sociaux. En effet, si les blogs de voyage demeurent des lieux de récit, l’existence de nombreux autres réseaux sociaux tels que Facebook, twitter, Tumblr, Google+, etc., et des messageries instantanées telles que WhatsApp, Line, Skype, etc. changent vraiment la nature de l’écriture de voyage. Si physiquement la personne demeure éloignée, socialement elle est toujours présente par sa production écrite et son interactivité (presque) immédiate. Peu importe la distance pour le voyageur, il peut toujours se connecter et manifester sa présence à coup de « j’aime » ou de commentaires avec son réseau. Lui-même le nourrissant de photographies sur son expérience de voyage. Il témoigne directement d’un « je suis ici ». Son écriture est alors plus un témoignage, une preuve de la validité de ce qu’il est en train de faire. En fait, il témoigne de la faisabilité du voyage.

Les messageries instantanées sont aussi un matériau très riche. A leur manière, elles sont le support d’une écriture performative dans le sens où l’on communique très rapidement, en quelques mots et l’on témoigne de l’avancée ou non du voyage. Elles rejoignent en quelque sorte la performativité des cartes postales avec la différence notable de l’instantanéité et de l’interactivité.

En fait, quand on regarde les fonctions essentielles de ces nouveaux supports d’écriture, ils reprennent en de nombreux points les anciens supports. En effet, à côté de la performativité des cartes postales, quand on observe un réseau comme Facebook, il est peu éloigné d’une des fonctions primordiales des alba amicorum, celle de l’affiliation. Les alba amicorum permettaient aux jeunes étudiants d’être introduits dans un monde fermé, pour Facebook, la notion d’affiliation montre surtout la nécessité de l’autre ou de la présence de l’autre pour poursuivre son propre but. De même quand on lit un site tel que Tripadvisor et les remarques des voyageurs, on est en droit de s’interroger sur la filiation entre ce type de site et les livres d’or d’antan. L’affiliation semble être un élément essentiel dans le voyage.

En réalité, la grande différence entre anciens matériaux et nouveaux est que ces derniers montrent la dépendance de nombreux voyageurs aux réseaux sociaux. On pourrait même voir dans l’utilisation de ces réseaux sociaux une forme d’injonction à communiquer et à donner des nouvelles. Mais ceci est une autre histoire, une interaction spécifique qui mérite une étude bien plus significative.

Les écritures de voyage sont riches et difficiles à saisir, mais dans tous les cas, un fait ne peut être évincé, le voyage est un formidable générateur d’écriture.

Stéphane Courant
Université Slipakorn